Par un beau jour d’été, un homme se réveilla dans sa voiture, sur l’aire d’autoroute qui borde le petit village de Sénéchal. Je mentionne l’endroit car il est célèbre pour sa population de dealers, ses partouzes endiablées et ses règlements de comptes sanglants.
Cet homme était un possédé. À vrai dire, il était LE possédé, car il avait hérité de Légion, illustre grâce aux Évangiles. Je n’essaierai pas de vous raconter sa vie mais sachez qu’à côté de lui, un député est une oie blanche et un sénateur une nonne.
Puisqu’il lui faut un nom, appelons-le Caserne, lui qui logeait Légion.
Or, il se trouva que Caserne était bien au-delà de l’épuisement. Son histoire était des plus communes. Comme tous les êtres humains, il avait eu un démon qu’il avait convié en lui durant son adolescence. Sous son influence, il se livrait à quelques banales turpitudes qui devenaient des sources de profit, ce qui faisait de lui un bon citoyen et un membre respecté de la communauté.
Et puis, un jour, il décida de visiter une église. Par un hasard heureux ou malencontreux, selon votre façon de voir ces choses, il s’assit juste derrière une vieille dame qui disait son chapelet.
Que faisait-il là ? Lui-même ne le savait pas. Il avait vu de la lumière et il était entré. Il avait vu un banc et il s’était assis. Il avait vu la croix, l’homme qu’elle immobilisait et il lui avait trouvé comme un air de famille. Oh, il ne se prenait pas pour son frère ou son fils, mais il y avait quelque chose dans sa situation qui éveillait… sa compassion, en fait, au sens le plus littéral du mot. Il se sentait cloué à deux planches de bois. Tout cela était bien étrange.
Il venait de se relever lorsque la vieille dame laissa tomber son chapelet. Un reste de son éducation, ou bien la gêne qu’il éprouvait dans ce lieu, allez savoir, lui fit mettre un genou à terre, saisir l’objet et le tendre à la vieille dame dans ses deux mains pliées pour former une coupe. La vieille dame prit le chapelet, embrassa le pied de la croix qui en faisait partie et se signa.
- Merci, chuchota-t-elle.
Quand il sortit de l’église, il sentit un vide en lui. Il n’avait pas envie de regarder la télé. Il n’avait pas envie de prendre son smartphone. Il n’avait pas envie d’aller dans un bar ou de voir ses relations. Il avait envie d’être seul, silencieux et d’attendre. D’attendre quoi ? Et bien, d’attendre d’avoir le courage de prendre une paire de tenailles pour arracher les clous qu’il avait plantés dans son cœur. Il ne savait pas lui-même ce qu’il entendait par là, mais c’était l’idée qu’il s’en faisait.
Seulement, il ne fit rien et sa vie le rattrapa, et avec elle son vieux démon. Il était un peu grincheux quand il rentra au bercail mais il se pâma de plaisir en visitant les lieux. Le studio vétuste qu’il avait dû abandonner était devenu une jolie petite ferme entourée de halliers, spacieuse, aérée et bien chauffée par un âtre charmant. Aussitôt, il siffla de toutes ses forces, car il y avait bien longtemps qu’aucun démon n’avait pu jouir d’un tel intérieur.
- Hé, les poteaux ! Viendez !
Six démons accoururent, puis chacun en appela six autres, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’ils fussent un légion, voire davantage. Caserne était né.
Et ce matin là, il se tenait seul sur cette aire de repos, tous ses démons endormis à force d’excès. Comme je l’ai déjà dit, il était épuisé, mais son soulagement d’être un peu seul avec lui-même fut tel qu’au lieu d’imiter ses démons et de dormir, il décida de se promener un peu.
Il marcha au milieu des camions et des voitures vides de leurs propriétaires, des débauchés des deux sexes, voire davantage, qui étaient venus profiter des agréments de ce lieu. Un peu surpris, il les chercha et finit par tomber sur un rassemblement qui le laissa interloqué. Les débauchés s’étaient réunis, avaient tiré au sort l’un d’entre d’eux pour le battre et le crucifier et se trouvaient tous à genoux, tentant de prier.
Caserne les rejoignit et, animé par la curiosité, il alla vers celui qui menait la prière.
- Qu’est-ce que vous faites ?
- Ah, Caserne, joignez-vous à nous, mon cher ! Vous allez nous porter chance.
- Chance ? Comment cela ?
- Et bien, nous vous avons vu, cher ami. Vos exploits dans tous les domaines du vice nous ont laissés pantois et quelque peu jaloux, je dois l’admettre. Alors, nous avons décidé de vous imiter en chassant nos démons pour qu’ils en fassent venir d’autres. D’où la prière.
- Ah.
Durant un long moment, Caserne ne trouva rien d’autre à dire. Et puis, tout au fond de lui, dans le plus lointain abîme de la plus souterraine des caves de son être, une voix enfantine s’écria :
- Seigneur !
Alors il revint vers l’homme et lui dit :
- Pourquoi vous donnez-vous tout ce mal ? Prenez mes démons. Ils dorment tous à cette heure-ci, et chacun de vous en aura plusieurs centaines.
- Vous feriez ça ? Mais vous, Caserne, que deviendrez-vous ?
- Je l’ignore.
- Vite ! Saisissez-vous de lui avant qu’il ne change d’avis !
Le défilé commença et chaque débauché eut son content de démons. Quant à Caserne, à chaque fois que l’un d’eux posait un baiser sur sa bouche pour s’emparer de quelques-uns de ses hôtes, il murmurait :
- Soyez béni, Seigneur, de m’avoir guidé vers ce troupeau de porcs.
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