vendredi 2 octobre 2026

Mystère : quelques dialogues

 

- Mon âme est triste à en mourir ;

demeurez ici et veillez.

- Soit, Seigneur, vous pouvez partir.

Nous allons veiller et prier.


- Ajoutons une bûche ou deux,

j’ai un peu froid en cette nuit.

- Tu l’as bien dit, par mes aïeux !

Et puis veiller, mais quel ennui !

- Je me demande ce qu’il fait.

Pourquoi a-t-il dû s’éloigner ?

- J’ai vu qu’il avait l’air défait :

cela, je peux en témoigner.

- Pourquoi ne l’as-tu pas suivi ?

Tu aurais pu nous raconter !

- Si c’est ce que tu veux, vas-y :

moi, j’ai des moutons à compter.

- Là, tu plaisantes, n’est-ce pas ?

Nous l’avons tous bien entendu !

- Mais bien sûr ! Qu’est-ce que tu crois ?

Si je dors, que je sois pendu !

Ce serai trahir notre maître,

et je ne suis pas un Judas :

jamais je ne serai un traître,

je ne suis pas fait de ce bois.

- Il suffit ! Prions en silence :

c’est cela qu’il attend de nous.

- Toi, ne ramènes pas ta science !

Tu sais bien pleurer à genoux,

mais quand il faut bosser un peu,

ça ne sert à rien de t’attendre.

- J’en ai assez, de votre jeu !

Vous l’avez dit, il faut attendre ;

que chacun reste dans son coin,

vous vous chamaillerez demain.


- Simon, tu dors ? Tu n’as pas eu

la force de veiller une heure ?


- Alors, Simon, t’étais fourbu ?

« Moi, si je m’endors, que je meure ! »

On t’a tous entendu jurer !

Comme un Romain, tranche tes veines

ou bien pends-toi à l’olivier :

cela mettra fin à tes peines.

- Remue le couteau dans la plaie,

fais toi plaisir, mon bien cher frère !

Il paraît juste que je paie

pour t’avoir critiqué naguère.

Ma langue court souvent bien vite,

plus vite que moi en tout cas

et un rusé démon m’habite

lorsque je joue le fier à bras.

- C’est pas tout ça, mais que fait-on ?

Je veux veiller mais j’ai sommeil.

- Trouvons vite une solution,

parce que pour moi c’est pareil.

- Essayons donc une chanson !

Moi, cela me tient éveillé.

- Je vais tomber en pâmoison

si jamais je t’entends chanter.

- Ce n’est pas possible, les gars,

de cesser là nos pitreries ?

Il souffre et nous n’arrêtons pas

de raconter des conneries !

- Dis-nous, Simon, ce qu’il faut faire,

toi qui as compris avant nous.

- Il faut commencer par se taire

et puis prier avec l’Époux.

- Voilà qui est facile à dire,

mais en pratique j’ai du mal.

De tous, je ne suis pas le pire,

mais je suis juste un gars normal.

- S’il avait voulu des héros,

il aurait choisi des héros ;

si nous sommes comme nous sommes,

c’est parce qu’il voulait des hommes.



Note : En écrivant ce court poème dramatique qui fait suite au poème « Mystère » présent sur ce blog, j’avais sous les yeux une traduction de l’Évangile selon Saint Marc, 14, 32-40 (Bible de Jérusalem, CERF, 2011). Les passages en italiques sont des citations.

 

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mardi 22 septembre 2026

Averse

 

Comme la pluie tintinnabule

Sur les cloches des campanules,

Une procession de chenilles

Se rassemble sous les jonquilles ;

Des vers émergent de la terre

Gras des morts de ce cimetière.


Comme le nuage s’épuise

Au son des griffes qu’on aiguise,

On voit émerger des ramures

Les museaux de cent créatures

Et l’on entend dans les charmilles

Les passereaux pousser des trilles.


Comme le temps se fait aimable,

Les animaux s’écrient « à table ! » ;

Du plus doux chasseur de brins d’herbe

Au prédateur le plus acerbe,

Chacun cherche sa nourriture

Parmi les dons de la nature :


Mangeurs et mangés se rassemblent

Formant le plus charmant ensemble...

 

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mercredi 16 septembre 2026

Tube 39 (38)

 

(38 bis, Avenue du Ciel)


J’ai dit :  « Je me tairai,

Jamais ne parlerai

Tant que le mal sera devant moi,

Ma voix, nul ne l’entendra. »


En moi, le feu flambait,

Mon cœur se consumait

Et ma bouche s’ouvrit pour prier :

« Je T’en supplie, Majesté !


Bien courts Tu fis mes jours,

Bien brèves mes amours,

Nous vivons tous le temps d’un soupir :

Juste né, il faut mourir.


Que reste-t-il, Seigneur,

Au serviteur qui meurt ?

Toute mon espérance est en Toi,

Mon Dieu, sauve-moi de moi !


Sous tes coups, j’agonise

Et chacun me méprise ;

Tu m’as montré mon néant, Seigneur,

Et je survis dans la peur.


Entends ma voix qui crie

Et mon cœur qui supplie !

Laisse-moi arriver à bon port

Avant l’heure de ma mort. »



Note : Ce poème s’est principalement abreuvé à deux sources : le psaume 39 (Bible de Jérusalem, CERF, 2011) et la chanson « Aux marches du palais ».

 

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mercredi 9 septembre 2026

Des amants du néant

 

Les amants du néant ont tous de grands miroirs

Afin d’y admirer la splendeur de leurs dieux

Ils voient dans leurs regards l’immensité des cieux

Et dans celui de Dieu les desseins les plus noirs


Les amants du néant se masturbent souvent

En pensant aux bienfaits qu’ils prodiguent au monde

L’amour de leur bonté de plaisir les inonde

Et pour eux le prochain n’est qu’un grand trou béant


Les amants du néant se rient des imbéciles

Qui recherchent dans l’autre une vision de Dieu

Car pour eux leur grandeur est ce qui en tient lieu

Et les joies de la vie leur paraissent futiles


Les amants du néant ont souvent des enfants

Qu’ils sculptent patiemment pour qu’ils soient leur image

Ils ne cherchent en eux que leur propre visage

Et vomissent leur bile en les voyant vivants


Les amants du néant ont monté une église

On y vient à genoux parmi un monde fou

Elle n’est nulle part mais se trouve partout

Et chacun sent sur lui le poids de son emprise


Les amants du néant à leur enterrement

Voient accourir en foule une horde de rats

Ils sont ensevelis au milieu des combats

Pour choisir des néants lequel deviendra grand

 

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jeudi 20 août 2026

Dans le champ du potier

(Parc de l'Avenue du Ciel)

 

Refrain


Dans le champ du potier

On y chante et on y danse

Dans le champ du potier

On y chante le psautier


Couplets


Nous étions les étrangers

Partout on nous a moqués

Même pour nous enterrer

On l’a fait le dos tourné


Ils crachaient sur nos mystères

Et puis nous jetaient des pierres

Ils nous voulaient en enfer

Et nous tuaient par le fer


Pour enterrer nos enfants

Et nos cadavres sanglants

On a acheté ce champ

Pour quelques deniers d’argent


Dans nos tombes nous chantons

Et dans le ciel nous dansons

Venus de chaque nation

Notre refrain est un nom


Venez et rejoignez-nous

Dans la gloire de l’Époux

On vous traitera de fou

Mais l’Amour sauvera tout


Note : Les deux sources majeures de ce texte sont l’Évangile selon Saint Matthieu (XXVII – 3 à 10) et – mais vous avez dû la reconnaître – la chanson Sur le pont d’Avignon. Je pense qu’il devrait être chanté (on peut d’ailleurs le faire sur l’air susdit), mais comment ? Cela, je l’ignore et je ne chercherai pas à résoudre ce problème : je ne suis tout simplement pas assez compétent en musique pour cela.

 

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mardi 11 août 2026

semita semitae

 

Étonnant le chemin de Han Shan au milieu

De la montagne informatique

Où la roue d’un dharma étique

Tourne un soûtra sur son essieu


Stupéfiant le chemin de Han Shan tout autour

De l’estrade de Houang Po

Où l’on a planté le drapeau

De la dernière mise à jour


Foudroyant le chemin de Han Shan au devant

D’un mur d’écrans illuminés

De méditants encalminés

Dans une crique à contrevent


Effrayant le chemin de Han Shan tout au fond

De la vallée d’un grand graphique

Qui retrace en sa courbe unique

L’éclat d’un « Ho ! » vaste et profond


Sidérant le chemin de Han Shan au revers

D’un pic altier numérisé

Où un vautour tout nécrosé

A marmotté vingt et un vers

 

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jeudi 23 juillet 2026

Des amants de la mort

 

Qu’elle est belle ma promise

dans sa grande houppelande

et que sa voix est exquise

quand amoureuse elle scande

le bonheur d’enfin m’avoir

tout à elle sans limites

et sa joie de me savoir

bientôt soumis à ses rites

Car mon amour je t’attends

dans mon royaume éternel

je t’attends depuis longtemps

et tout retard m’est cruel.


Qu’elle est lisse ma promise

quand elle perce ma peau

d’une canine précise

venue chercher mon sang chaud

ses doigts transpercent ma chair

comme elle m’attire à elle

en me murmurant Mon cher

nourris ma soif immortelle

je t’attends mon doux repas

dans mon royaume éternel

je goûte tous tes appas

et tout retard m’est cruel.


Qu’elle est douce ma promise

devant le seuil de son antre

et qu’alors que j’agonise

ses deux mains fouillent mon ventre

Viens ma tête de bétail

toi mon aimé que j’attends

viens et rejoins mon sérail

qui t’attend depuis longtemps

l’euthanasie est la porte

de mon royaume éternel

souris à qui te l’apporte

car tout retard m’est cruel.


Envoi

J’ai écrit ces quelques vers

Pour saluer les bontés

de ces nourrisseurs de vers

que sont nos chers députés

(effrayés par les tarifs

de tous les soins palliatifs ?)

 

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