Arrivé dans le vestibule, Simon avait pris place devant un miroir pour ajuster le costume qui lui avait coûté ses derniers deniers quand un serviteur mit la main sur son épaule et lui dit à l’oreille : « Un invité plus digne que toi a besoin de ce miroir. Cède-lui la place. »
Un peu peiné, Simon s’effaça et alla se ranger dans la file des invités qui se dirigeaient vers la salle où devait avoir lieu le repas de noce. Alors qu’il se préparait à en franchir le seuil, un serviteur mit la main sur son épaule et lui dit à l’oreille : « Un invité plus digne que toi veut entrer. Cède-lui la place. »
Légèrement décontenancé, Simon se retira et, lentement, il se dirigea vers le bas bout de la file d’attente car, à chaque fois qu’il voulait la réintégrer, un serviteur venait vers lui, lui mettait la main sur l’épaule et lui murmurait à l’oreille : « Un invité plus digne que toi souhaite avancer. Laisse-lui la place. »
Il s’en alla ainsi jusqu’à la porte d’entrée et, alors qu’il prenait place sur le perron avec un grand soupir découragé par le chemin qu’il allait avoir à reparcourir, un serviteur mit la main sur son épaule et lui dit à l’oreille : « Un invité plus digne que toi souhaite entrer. Cède-lui ta place. »
Ce fut en bas du grand escalier qui menait à l’entrée que les larmes de Simon se mirent à couler. Alors qu’il extrayait de sa poche le mouchoir dont il avait pris la précaution de se munir, un serviteur mit la main sur son épaule et lui dit : « Un invité plus digne que toi a besoin de ce mouchoir. Cède-le lui. »
De fil en aiguille, pas après pas, Simon se retrouva nu devant le portail du parc entourant la maison où la fête devait avoir lieu. Découragé, il commençait à se laisser tomber sur le sol quand il sentit la main d’un serviteur se poser sur son épaule puis entendit un murmure : « Un mendiant plus digne que toi souhaite s’asseoir là. Cède-lui ta place. »
Que pouvait-il faire ? Il n’existait plus rien d’autre que la file d’attente qui s’étirait à l’infini. Seulement, à chaque fois qu’il tentait de s’y mêler, un serviteur venait vers lui, lui mettait la main sur l’épaule et lui disait à l’oreille : « Un invité plus digne que toi souhaite avancer. Cède-lui la place. »
à quelques temps de là, un invité eut besoin de son bras gauche, puis un autre du droit. Lorsque ce fut le tour de ses jambes, Simon fut abandonné là, et les invités durent le contourner pour avancer. Alors un serviteur lui dit : « Tous ces invités sont plus dignes que toi et souhaitent avancer, aussi vais-je te poser contre ce mur. »
Simon était bien au-delà des larmes, à présent. D’ailleurs, un invité avait eu besoin de ses cornées. Il ne fut même pas surpris lorsqu’il sentit la main d’un serviteur se poser sur son épaule et entendit sa voix lui murmurer : « Un invité plus digne que toi a besoin de ton cœur, et un autre de ton foie. Cède-les leur. »
En se retrouvant en Enfer, juste devant le portail, Simon découvrit avec surprise qu’il disposait d’une sorte de corps, sans doute d’apparence démoniaque. Alors qu’il se préparait à sortir en tête de la foule qui émergeait du Tartare, il sentit la main d’un serviteur se poser sur sa nouvelle épaule puis l’entendit lui dire à l’oreille : « Un invité plus digne que toi souhaite s’en aller. Cède-lui ta place. »
Pas à pas, Simon traversa ainsi tous les cercles de l’Enfer puis parvint en leur cœur, à l’entrée de la bouche du satan. Cette fois, la main ne se posa pas sur son épaule mais l’enveloppa tout entier pour l’introduire dans le gosier du maître des lieux qui le mâcha à peine avant de l’avaler.
Une fois parvenu dans l’estomac du diable, Simon se sentit saisi puis fouetté par des démons qui le forcèrent à continuer à descendre en criant : « Avance, chien ! Des aliments plus dignes que toi ont besoin de ta place. Cède-la leur. »
à marche forcée, il dévala tout l’intestin du satan, guidé dans ce voyage frénétique par des fouets, des chats à neuf queues, des martinets bardés de clous et des knouts impitoyables, entendant toujours hurler : « Circule, vermine ! Des étrons plus dignes que toi sont en train d’avancer. Laisse-leur la place. »
à la fin, il fut saisi par les muscles puissants du sphincter démoniaque puis déféqué dans la fosse d’aisance qui se trouvait sous les fesses du satan. Là, il entendit une voix d’outre-tombe lui murmurer : « Du vent, déchet. Des excréments plus dignes que toi vont tomber. Cède-leur la place. »
Rien ne saurait décrire ce que Simon ressentit en cet instant. Les seuls mots qui lui vinrent à l’esprit furent « maelström » et « ouragan », mais ils lui semblèrent bien peu adéquats, d’autant que le courant fut si fort qu’il chassa son esprit du semblant de corps qu’il occupait.
Quand tout cessa, Simon se retrouva très littéralement dans rien. Il était dans le vide ultime, là où un silence assourdissant remplit des ténèbres si sombres qu’elles en paraissent lumineuses. Dépourvu de tout, sans le moindre repère, il crut sombrer dans la folie mais, tout à coup, il lui sembla entendre une voix qui murmurait : « Un invité plus digne que toi a besoin de ton esprit. Cède-le lui. »
Note : Aussi curieux que cela puisse paraître, ce texte que je considère comme un poème en prose trouve sa source dans les Évangiles (Évangile selon Saint Luc, XIV, 7-9) et dans quelques tableaux représentant les enfers et leur plus illustre habitant.
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