Mon
bien cher ami,
Je
ne sais pas vraiment à quoi je m’attendais en arrivant aux
États-Unis, mais certainement pas à ça. J’imagine que ceux qui
s’y rendent pour travailler, voyager ou poursuivre un rêve
regardent les choses avec de tout autres yeux, mais j’y vois pour
ma part des îlots Potemkine perdus dans un océan de réalité.
Qu’il en aille ainsi pour les deux campus que j’ai visités
(Stanford et l’Université de San Francisco, car tes amis ont voulu
me montrer leurs lieux de travail et, au passage, me faire parler de
mes quelques écrits avec des étudiants), rien que de normal après
tout ; c’est en revanche gênant quand cela concerne tous ceux
dont les revenus sont convenables. Mais bon, ce n’est pas de cela
que je souhaite te parler, alors venons-en au vif du sujet.
Les
gens de l’équipe de San Francisco se sont révélés charmants, et
Elizabeth est une cicérone de premier ordre. Si je n’étais pas
l’un d’eux, je dirais que tu choisis merveilleusement bien tes
amis. Figure-toi qu’avec sa façon de me parler des statistiques
lorsqu’on les pratique à son niveau, j’ai presque eu
l’impression de comprendre de quoi il était question. Quelle
merveilleuse enseignante elle doit être ! Mais bon, de là à
dire que j’ai saisi la nature des anomalies qui ont attiré son
attention puis la tienne, il y a un fossé qui tient davantage de
l’Atlantique que du Rubicon. Si j’ai compris quelque chose, elle
aurait démontré que l’évolution de certaines opinions n’était
pas explicable autrement que par l’intervention d’un ou plusieurs
facteurs inconnus, et donc sans doute non mesurés. Est-ce bien
cela ? En gros, tu pousses une bille vers l’avant et elle part
à droite ou à gauche, voire recule.
Au
fait, en sommes-nous vraiment là ? N’y a t-il plus rien de
spontané ou plutôt d’imprévisible dans les actions humaines,
même à l’échelle individuelle ? Sa façon de mettre en
valeur la prédictibilité des actions grâce aux IA permettant de
rassembler plus de données qu’on n’aurait pu en rêver une
décennie auparavant m’a glacé le sang. Et tout cela avec un
sourire charmant, pas ce truc qu’ils apprennent dans les écoles de
commerce, en plus. À bien des égards, elle te ressemble, cher ami,
lorsqu’elle s’égare à penser à voix haute. Je mettrai un bémol
à cela en disant que lorsque j’en ai parlé à Svetlana, elle a
éclaté de rire et m’a dit que « l’hôpital se moquait de
la charité ». M’a t-elle mis en boite, ou bien suis-je moi
aussi totalement insensible quand je me perds dans les
circonvolutions de l’intellect ?
Mais
bref, pour en revenir à nos moutons, car c’est ce que nous sommes
devenus, apparemment, cette histoire de facteur inconnu m’a
obnubilé sans que je sache vraiment pourquoi, avec un accent particulier mis
sur les endroits où il apparaissait avec le plus de clarté, c’est
à dire les très grandes villes. Cela a titillé quelque chose en
moi, mais bon, nous n’en sommes pas encore là.
J’ai
demandé à Liz comment tout cela se traduisait concrètement, mais
elle a refusé de se livrer à des conjectures, disant manquer de
données. Tu me connais : pour moi, une telle réponse est
inacceptable. Je l’ai donc travaillée au corps comme je l’ai
déjà fait avec quelques personnes de ma connaissance, et elle a
fini par concéder qu’elle avait songé à certaines hypothèses,
la première étant une négativité généralisée débouchant sur
le désespoir, avec pour issues la passivité fataliste ou la révolte
sans objet ni but. Voilà qui ressemble bien à notre civilisation,
n’est-ce pas ? Après qu’elle eut plusieurs fois employé
des métaphores ayant trait au poids, un déclic se fit en moi. Je
pense que j’étais déjà sur cette piste en raison des
lieux-mêmes : Fritz Leiber, l’auteur d’ Our Lady of
Darkness, ouvrage dont il va être question, a vécu à San
Francisco et y a situé l’action de son roman. Je ne me souviens
plus vraiment des détails, mais il y présente une forme
particulière de magie dont beaucoup croient qu’il l’a inventée
pour l’occasion, la « megapolisomancy », qui repose sur
l’énergie développée par de grands ensembles architecturaux.
Dans l’ouvrage, elle s’incarne dans une sorte de créature qui
manque d’écraser le héros sous sa masse invraisemblable. Note au
passage que je te recommande le roman, tout comme Conjure Wife,
du même auteur. Ils sont liés dans ma mémoire parce que, durant
mes études, j’avais acheté un « TOR Double » (une
édition américaine) qui les contenait tous deux. J’imagine qu’en
raison de tes goûts littéraires tu as reconnu l’allusion à
Thomas de Quincey, qui est loin d’être le seul élément troublant
de l’ouvrage. Quant à moi, l’étrange culture de mon épouse me
fait souvent songer à Conjure Wife, pour des raisons que tu
comprendras aisément en lisant le livre.
Bref,
j’ai suggéré à Liz d’introduire cette donnée dans ses
calculs : pouvait-il exister un lien entre cette négativité et
de grands travaux de construction ? Le désespoir avait-il
succédé au New Deal ? Durant la conversation, j’ai évoqué
le quartier de la Défense, à Paris : était-il possible que
cet apparent échec commercial ait été une réussite magique ?
Elle n’a pas pu le confirmer avec certitude mais le croisement des
données à grande échelle met en évidence un lien entre le
pessimisme de la population, sa perte d’énergie et l’apparition
de chancres de béton sur la surface du pays, qui précède de peu
des crises de mal être. Troublant, n’est-ce pas ? Sommes-nous
passés des baguettes de K.E. Wagner aux grandes barres et aux tours
de Fritz Leiber ? Ce qui n’était qu’une idée en l’air
paraît à présent envisageable : les immeubles pèsent à la
fois sur le sol et sur l’esprit des gens ; à la cathédrale
qui les élève, les pouvoirs publics et les puissances d’argent
ont répondu par le béton qui les abaisse, et cela dans des
proportions délirantes.
Ici,
je dois bien admettre que mon imagination s’est mise au travail, me
jouant pêle-mêle des images dérangeantes d’inaugurations de
tunnels bizarres, de fêtes étranges au cœur des cités, de
« villes 15 minutes » flambant neuves, d’îles
artificielles couvertes de tours, de promoteurs aussi triomphants que
surpuissants, tout cela trônant au dessus d’une masse de serfs
tirant des pierres pour bâtir de nouvelles pyramides dédiées à
l’immortalité de leurs maîtres.
Je
vais sans doute te paraître un peu fou – enfin, non, pas à toi,
car tu sais à quoi t’attendre, mais à bien des gens, j’imagine
– mais je n’ai pas oublié que, lors de la tentation au désert,
la dernière chose que le diable propose à Jésus est de lui donner
« tous les royaumes avec leur gloire » et que le Christ
semble penser qu’il en a le pouvoir. Or, s’il peut les donner,
c’est parce qu’ils lui appartiennent. Voilà, tu sais à présent
qui, selon moi, est le big boss de ce monde, celui à qui tous
ceux qui détiennent un pouvoir économique ou politique
rendent hommage et doivent des comptes ; sur ce point, je
rejoins Jacques Ellul (en ce moment, je relis avec profit sa
Subversion du christianisme).
Je
crois sincèrement que les puissants veulent du mal aux gens car
sinon, comment expliquer ce qu’ils font alors qu’ils sont souvent
formidablement intelligents ? Et sache que je ne mets pas en
dessous d’eux le fait d’utiliser la magie pour nuire.
Mais
laissons là cette digression, et reprenons.
J’imagine
que le rapport de ton amie t’en dira bien plus que je ne saurais le
faire, car tout cela a des proportions qui dépassent l’imagination
mais qui, apparemment, sont à la portée des mathématiques.
J’attends avec impatience ce qui en sortira.
Je
ne souhaitais pas te parler de mes aventures sur le front onirique
car il s’agit d’une intuition que rien ne vérifie, mais ma femme
m’a fait les gros yeux en me rappelant que c’était très
précisément pour ce genre de choses que tu m’avais demandé de
travailler avec toi en premier lieu, alors voilà.
Depuis
quelques temps, je fais ce que je nomme des rêves-guimauves. Ils ont
l’air authentiques mais on jurerait que ce sont des spots de
publicités financés par l’état pour favoriser le
vivre-ensemble, lutter contre le racisme ou sauver la planète. En un
mot, je pense que quelqu’un a trouvé le moyen d’orienter les
rêves des gens, voire de leur donner un contenu de son cru. Je n’en
dirai pas plus sur le sujet, mais il reste ouvert ; s’il
t’intéresse, j’y reviendrai.
Avec
les amitiés de ta tante d’Amérique, les bises de Svetlana et mes
propres salutations, je te quitte sur ces mots : j’ai un avion
à prendre.
Bien
à toi.
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