samedi 31 janvier 2026

Quai des bruines

 

En passant sur le pont, tu vois les voies ferrées

S’étirer tout le long des quais bordés de rues

Et les murs de béton qui contiennent les crues

Des flots de voyageurs qui en vagues serrées

Déferlent pour se perdre au hasard du courant

Qui parcourt tous les fils tendus au dessus d’eux

Comme un vaste filet barrant l’entrée des cieux :

C’est là le chérubin au glaive fulgurant

D’un monde ravagé par sa propre sottise

Et dont la liberté est la pire hantise

Qu’il fuit en enfermant la vie dans son néant.


Et pourtant, et pourtant, tu te prends à rêver

En contemplant ces voies qui mènent vers l’ailleurs

La horde des maudits mués en voyageurs

Filant entre les murs qui vont les endiguer

Jusqu’à une autre gare et à un autre mur

Qui peut-être offrira une issue vers le jour

Ou bien une fenêtre ouverte sur l’amour

Ou encore un galion en route vers l’azur.


Tu rêves comme passe un vieux train tout poussif

Que pousse une motrice au bord de rendre l’âme

Baignant dans les relents d’une fumée infâme

Qui répand alentours la puanteur du suif.

Qui sait jusqu’où iraient tes pas dans cette ruine ?

Le bruit du vieux moteur qui toussote et qui fume

A pour toi les accents d’une corne de brume.

Tandis que ton regard cherche à percer la bruine,

Lentement ton esprit t’arrache à cette horreur :

Là-bas, très loin là-bas, il y a l’horizon

Et ensuite un jardin et plus loin ta maison…


Comme un petit enfant, tu souris de bonheur.

 

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samedi 24 janvier 2026

En lisant Saint Jean (Chapitre 15)

 

63, Avenue du Ciel

 

Comme la sève habite le sarment,

Puisse le Verbe habiter en mon être ;

Comme la sève anime le sarment,

Puisse le Verbe animer tout mon être.


Comme la pluie qui fait pousser le grain,

Puisse le ciel faire croître mon âme ;

Tel le soleil qui enrichit le grain,

Puisse le ciel me nourrir de sa flamme.


Comme l’abeille emporte le pollen,

Puissé-je aller là où vivent les êtres ;

Comme l’abeille apporte le pollen,

Puissé-je aider à grandir tous les êtres.


Tout comme un ver qui aère la terre,

Puisse mon corps être source de vie ;

Tout comme un fils s’en revient vers son père,

Puisse mon âme aspirer à la vie.


Et à la fin, puissé-je me tourner

Vers le sentier qu’ont tracé tous vos pas

Et par la croix, puissé-je retourner

À Vous ma vie, par delà le trépas.

 

 

L'Avenue du Ciel (table des matières)

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dimanche 11 janvier 2026

Oraison cordale

 

Nous tous qui sommes morts,

Naissez-nous, Seigneur,

À notre vraie vie !

Lumièrez notre corps,

Luminez notre esprit,

Naissez-nous au trésor

De votre eau qui jaillit

Pour spiriter nos cœurs,

Aquaer nos esprits

Et nous sourcer de Vous.


De l’issue de la terre,

Ô Triun, Uneter,

Appelez-nous à Vous.

 

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jeudi 8 janvier 2026

Il est une fois

 

« Ils entendirent le pas de Yahvé Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour, et l’homme et sa femme se cachèrent devant Yahvé Dieu parmi les arbres du jardin. » Genèse, III 8


Vous êtes seul, et vous vous promenez. Champ, forêt, colline, montagne, plage, désert ? Je ne sais. Mais vous vous y promenez.

Et puis, au loin, vous entendez le pas de Dieu qui se promène en son jardin à la brise du jour et vous ne vous cachez pas, car à quoi bon ? Vêtu ou non, vous êtes nu.

Vous vous promenez donc et le pas se rapproche, et parfois vous croyez sentir le souffle de Dieu sur votre nuque, votre visage, ou même vos mains.

Et sa chaleur, et sa fraîcheur, et l’écho de sa voix qui chantonne dans le vent. Que fait-Il ? Que voit-Il ? Que pense-t-Il ? Ces questions vous traversent et s’estompent.

Parfois, vous pensez être seul. Parfois, vous savez qu’Il est là. Vous continuez votre marche, le regard perdu dans sa création, cherchant et trouvant, ici et là, l’émerveillement.

Soudain, vous vous arrêtez et écarquillez les yeux. Avez-vous bien vu ? Ce peut être des brins d’herbe, ou des feuilles, ou des pierres, ou des vagues, ou des flocons de neige, ou des grains de sable, ou autre chose encore.

Vous regardez donc, éperdu, et comprenez que vous avez bien vu. Il les a faits, tous les deux, avec un soin méticuleux, totalement semblables et totalement différents.

Et là, les mots quittent votre bouche pour s’en aller vers Lui :

« Tu es dingue, Dieu. Complètement dingo. »

Rouge de confusion, vous cherchez un brin d’herbe derrière lequel vous cacher, mais comment se cacher de Lui ?

Alors vous le regardez.

Et Lui vous contemple, vivante incarnation de l’innocence ; la main posée sur la poitrine, Il prend un air blessé pour vous demander :

« Qui ça ? Moi ? »

Et Il éclate de rire.

 

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vendredi 2 janvier 2026

samedi 27 décembre 2025

Conte de Noël

 

Par un beau jour d’été, un homme se réveilla dans sa voiture, sur l’aire d’autoroute qui borde le petit village de Sénéchal. Je mentionne l’endroit car il est célèbre pour sa population de dealers, ses partouzes endiablées et ses règlements de comptes sanglants.

Cet homme était un possédé. À vrai dire, il était LE possédé, car il avait hérité de Légion, illustre grâce aux Évangiles. Je n’essaierai pas de vous raconter sa vie mais sachez qu’à côté de lui, un député est une oie blanche et un sénateur une nonne.

Puisqu’il lui faut un nom, appelons-le Caserne, lui qui logeait Légion.

Or, il se trouva que Caserne était bien au-delà de l’épuisement. Son histoire était des plus communes. Comme tous les êtres humains, il avait eu un démon qu’il avait convié en lui durant son adolescence. Sous son influence, il se livrait à quelques banales turpitudes qui devenaient des sources de profit, ce qui faisait de lui un bon citoyen et un membre respecté de la communauté.

Et puis, un jour, il décida de visiter une église. Par un hasard heureux ou malencontreux, selon votre façon de voir ces choses, il s’assit juste derrière une vieille dame qui disait son chapelet.

Que faisait-il là ? Lui-même ne le savait pas. Il avait vu de la lumière et il était entré. Il avait vu un banc et il s’était assis. Il avait vu la croix, l’homme qu’elle immobilisait et il lui avait trouvé comme un air de famille. Oh, il ne se prenait pas pour son frère ou son fils, mais il y avait quelque chose dans sa situation qui éveillait… sa compassion, en fait, au sens le plus littéral du mot. Il se sentait cloué à deux planches de bois. Tout cela était bien étrange.

Il venait de se relever lorsque la vieille dame laissa tomber son chapelet. Un reste de son éducation, ou bien la gêne qu’il éprouvait dans ce lieu, allez savoir, lui fit mettre un genou à terre, saisir l’objet et le tendre à la vieille dame dans ses deux mains pliées pour former une coupe. La vieille dame prit le chapelet, embrassa le pied de la croix qui en faisait partie et se signa.

- Merci, chuchota-t-elle.

Quand il sortit de l’église, il sentit un vide en lui. Il n’avait pas envie de regarder la télé. Il n’avait pas envie de prendre son smartphone. Il n’avait pas envie d’aller dans un bar ou de voir ses relations. Il avait envie d’être seul, silencieux et d’attendre. D’attendre quoi ? Et bien, d’attendre d’avoir le courage de prendre une paire de tenailles pour arracher les clous qu’il avait plantés dans son cœur. Il ne savait pas lui-même ce qu’il entendait par là, mais c’était l’idée qu’il s’en faisait.

Seulement, il ne fit rien et sa vie le rattrapa, et avec elle son vieux démon. Il était un peu grincheux quand il rentra au bercail mais il se pâma de plaisir en visitant les lieux. Le studio vétuste qu’il avait dû abandonner était devenu une jolie petite ferme entourée de halliers, spacieuse, aérée et bien chauffée par un âtre charmant. Aussitôt, il siffla de toutes ses forces, car il y avait bien longtemps qu’aucun démon n’avait pu jouir d’un tel intérieur.

- Hé, les poteaux ! Viendez !

Six démons accoururent, puis chacun en appela six autres, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’ils fussent un légion, voire davantage. Caserne était né.

Et ce matin là, il se tenait seul sur cette aire de repos, tous ses démons endormis à force d’excès. Comme je l’ai déjà dit, il était épuisé, mais son soulagement d’être un peu seul avec lui-même fut tel qu’au lieu d’imiter ses démons et de dormir, il décida de se promener un peu.

Il marcha au milieu des camions et des voitures vides de leurs propriétaires, des débauchés des deux sexes, voire davantage, qui étaient venus profiter des agréments de ce lieu. Un peu surpris, il les chercha et finit par tomber sur un rassemblement qui le laissa interloqué. Les débauchés s’étaient réunis, avaient tiré au sort l’un d’entre d’eux pour le battre et le crucifier et se trouvaient tous à genoux, tentant de prier.

Caserne les rejoignit et, animé par la curiosité, il alla vers celui qui menait la prière.

- Qu’est-ce que vous faites ?

- Ah, Caserne, joignez-vous à nous, mon cher ! Vous allez nous porter chance.

- Chance ? Comment cela ?

- Et bien, nous vous avons vu, cher ami. Vos exploits dans tous les domaines du vice nous ont laissés pantois et quelque peu jaloux, je dois l’admettre. Alors, nous avons décidé de vous imiter en chassant nos démons pour qu’ils en fassent venir d’autres. D’où la prière.

- Ah.

Durant un long moment, Caserne ne trouva rien d’autre à dire. Et puis, tout au fond de lui, dans le plus lointain abîme de la plus souterraine des caves de son être, une voix enfantine s’écria :

- Seigneur !

Alors il revint vers l’homme et lui dit :

- Pourquoi vous donnez-vous tout ce mal ? Prenez mes démons. Ils dorment tous à cette heure-ci, et chacun de vous en aura plusieurs centaines.

- Vous feriez ça ? Mais vous, Caserne, que deviendrez-vous ?

- Je l’ignore.

- Vite ! Saisissez-vous de lui avant qu’il ne change d’avis !

Le défilé commença et chaque débauché eut son content de démons. Quant à Caserne, à chaque fois que l’un d’eux posait un baiser sur sa bouche pour s’emparer de quelques-uns de ses hôtes, il murmurait :

- Soyez béni, Seigneur, de m’avoir guidé vers ce troupeau de porcs.

 

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lundi 22 décembre 2025

Prière habitant le coeur de Josias

 

(53, Avenue du Ciel) 

Je vois, Seigneur,

Tout ce que nous faisons

Et je pleure.


J’entends, Seigneur,

Tout ce que nous disons

Et je pleure.


Nulle place en nous

Pour la bonté,

Où Tu demeures ;


Pas d’endroit en nous

Pour la pitié,

Où Tu demeures.


Prosternés au pied

De dieux étrangers,

Nous Te vomissons ;


Couvrant de baisers

Leurs vieux culs souillés,

Nous Te conspuons.


Jusques à quand,

Seigneur,

Notre inconstance ?


Jusques à quand,

Seigneur,

Ta patience ?


Mes yeux se noient

Devant cela :

Pitié, Seigneur !


Mon cœur se broie

Dans tout cela :

Pitié, Seigneur !


Ô, Roi de gloire,

Mon doux Seigneur,

Pitié pour moi !


Toi mon espoir,

Ma vraie demeure,

Viens et tue-moi.

 

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