Pour sortir de la foule, il faut bien du courage,
Mais c’est une folie que d’être soi vraiment ;
C’est à sa soumission qu’on reconnaît un sage
Et à sa lâcheté un bon gouvernement.
Pour sortir de la foule, il faut bien du courage,
Mais c’est une folie que d’être soi vraiment ;
C’est à sa soumission qu’on reconnaît un sage
Et à sa lâcheté un bon gouvernement.
Dès l’installation des premiers péages sur les diverses autoroutes menant aux enfers, un concert de protestations s’est élevé, et il n’a pas cessé d’enfler depuis.
« C’est un scandale ! », ont dit les bonnes gens.
Ah oui ?
« Avant, c’était gratuit. Pourquoi devrais-je payer pour une damnation que nos ancêtres avaient pour rien ? »
Mais parce qu’il leur en coûtait, de se damner, pardi ! L’ivrogne devait se priver de nourriture pour acheter son poison ; l’usurier était maudit par l’Église et voyait souvent les dettes remises par décision royale ; les canailles risquaient des peines dont le seul récit vous empêcherait de dormir.
« Bon, je vous l’accorde, mais c’est de plus en plus cher ! Il faut payer des abonnements pour ceci et pour cela et puis d’autres pour se protéger, et encore d’autres pour parer aux risques encourus ! Tant de frais, voilà encore un scandale ! »
Mais enfin, soyons un peu sérieux ! Pourquoi voudriez-vous que les déjà damnés y soient de leur poche alors que vous réclamez d’en être à cor et à cri ? Imaginez un peu la somme de peine, d’imagination, de travail qu’il leur a fallu réaliser pour que vous puissiez vous damner en toute quiétude et sans le moindre effort !
« Peut-être avez-vous raison, mais tout de même ! Comment vais-je pouvoir m’en sortir ? Vais-je devoir voler, trafiquer, pressurer mon prochain ou que sais-je ? »
La réponse est dans la question, ne croyez-vous pas ? En faisant tout cela, les frais de votre damnation se feront si infimes que vous ne vous apercevrez même pas que vous avez payé quoi que ce soit.
« M’en fous. Puisque c’est si cher, je ne me damnerai pas. Si le diable me veut, il n’a qu’à passer à la caisse. »
Faites-donc. Essayez de vivre dans ce monde sans lui appartenir : vous m’en direz des nouvelles.
Plus sérieusement, nous devons nous faire une raison. Que les frais de corruption des gens attirés par l’ascension du raidillon qui mène au paradis soient à la charge des enfers est une chose ; qu’il en aille de même pour les frais de ceux qui réclament la construction d’une autoroute et ne veulent faire l’ascension de la Montagne sainte que pour pouvoir la descendre tout schuss en est une autre.
En passant sur le pont, tu vois les voies ferrées
S’étirer tout le long des quais bordés de rues
Et les murs de béton qui contiennent les crues
Des flots de voyageurs qui en vagues serrées
Déferlent pour se perdre au hasard du courant
Qui parcourt tous les fils tendus au dessus d’eux
Comme un vaste filet barrant l’entrée des cieux :
C’est là le chérubin au glaive fulgurant
D’un monde ravagé par sa propre sottise
Et dont la liberté est la pire hantise
Qu’il fuit en enfermant la vie dans son néant.
Et pourtant, et pourtant, tu te prends à rêver
En contemplant ces voies qui mènent vers l’ailleurs
La horde des maudits mués en voyageurs
Filant entre les murs qui vont les endiguer
Jusqu’à une autre gare et à un autre mur
Qui peut-être offrira une issue vers le jour
Ou bien une fenêtre ouverte sur l’amour
Ou encore un galion en route vers l’azur.
Tu rêves comme passe un vieux train tout poussif
Que pousse une motrice au bord de rendre l’âme
Baignant dans les relents d’une fumée infâme
Qui répand alentours la puanteur du suif.
Qui sait jusqu’où iraient tes pas dans cette ruine ?
Le bruit du vieux moteur qui toussote et qui fume
A pour toi les accents d’une corne de brume.
Tandis que ton regard cherche à percer la bruine,
Lentement ton esprit t’arrache à cette horreur :
Là-bas, très loin là-bas, il y a l’horizon
Et ensuite un jardin et plus loin ta maison…
Comme un petit enfant, tu souris de bonheur.
Poésies diverses (table des matières)
63, Avenue du Ciel
Comme la sève habite le sarment,
Puisse le Verbe habiter en mon être ;
Comme la sève anime le sarment,
Puisse le Verbe animer tout mon être.
Comme la pluie qui fait pousser le grain,
Puisse le ciel faire croître mon âme ;
Tel le soleil qui enrichit le grain,
Puisse le ciel me nourrir de sa flamme.
Comme l’abeille emporte le pollen,
Puissé-je aller là où vivent les êtres ;
Comme l’abeille apporte le pollen,
Puissé-je aider à grandir tous les êtres.
Tout comme un ver qui aère la terre,
Puisse mon corps être source de vie ;
Tout comme un fils s’en revient vers son père,
Puisse mon âme aspirer à la vie.
Et à la fin, puissé-je me tourner
Vers le sentier qu’ont tracé tous vos pas
Et par la croix, puissé-je retourner
À Vous ma vie, par delà le trépas.
L'Avenue du Ciel (table des matières)
Nous tous qui sommes morts,
Naissez-nous, Seigneur,
À notre vraie vie !
Lumièrez notre corps,
Luminez notre esprit,
Naissez-nous au trésor
De votre eau qui jaillit
Pour spiriter nos cœurs,
Aquaer nos esprits
Et nous sourcer de Vous.
De l’issue de la terre,
Ô Triun, Uneter,
Appelez-nous à Vous.
Poésies diverses (table des matières)
« Ils entendirent le pas de Yahvé Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour, et l’homme et sa femme se cachèrent devant Yahvé Dieu parmi les arbres du jardin. » Genèse, III 8
Vous êtes seul, et vous vous promenez. Champ, forêt, colline, montagne, plage, désert ? Je ne sais. Mais vous vous y promenez.
Et puis, au loin, vous entendez le pas de Dieu qui se promène en son jardin à la brise du jour et vous ne vous cachez pas, car à quoi bon ? Vêtu ou non, vous êtes nu.
Vous vous promenez donc et le pas se rapproche, et parfois vous croyez sentir le souffle de Dieu sur votre nuque, votre visage, ou même vos mains.
Et sa chaleur, et sa fraîcheur, et l’écho de sa voix qui chantonne dans le vent. Que fait-Il ? Que voit-Il ? Que pense-t-Il ? Ces questions vous traversent et s’estompent.
Parfois, vous pensez être seul. Parfois, vous savez qu’Il est là. Vous continuez votre marche, le regard perdu dans sa création, cherchant et trouvant, ici et là, l’émerveillement.
Soudain, vous vous arrêtez et écarquillez les yeux. Avez-vous bien vu ? Ce peut être des brins d’herbe, ou des feuilles, ou des pierres, ou des vagues, ou des flocons de neige, ou des grains de sable, ou autre chose encore.
Vous regardez donc, éperdu, et comprenez que vous avez bien vu. Il les a faits, tous les deux, avec un soin méticuleux, totalement semblables et totalement différents.
Et là, les mots quittent votre bouche pour s’en aller vers Lui :
« Tu es dingue, Dieu. Complètement dingo. »
Rouge de confusion, vous cherchez un brin d’herbe derrière lequel vous cacher, mais comment se cacher de Lui ?
Alors vous le regardez.
Et Lui vous contemple, vivante incarnation de l’innocence ; la main posée sur la poitrine, Il prend un air blessé pour vous demander :
« Qui ça ? Moi ? »
Et Il éclate de rire.
Poèmes en prose (table des matières)
Chaque être est un livre infini que la mort scrute de ses orbites vides avant le refermer à jamais.