samedi 31 janvier 2026

Quai des bruines

 

En passant sur le pont, tu vois les voies ferrées

S’étirer tout le long des quais bordés de rues

Et les murs de béton qui contiennent les crues

Des flots de voyageurs qui en vagues serrées

Déferlent pour se perdre au hasard du courant

Qui parcourt tous les fils tendus au dessus d’eux

Comme un vaste filet barrant l’entrée des cieux :

C’est là le chérubin au glaive fulgurant

D’un monde ravagé par sa propre sottise

Et dont la liberté est la pire hantise

Qu’il fuit en enfermant la vie dans son néant.


Et pourtant, et pourtant, tu te prends à rêver

En contemplant ces voies qui mènent vers l’ailleurs

La horde des maudits mués en voyageurs

Filant entre les murs qui vont les endiguer

Jusqu’à une autre gare et à un autre mur

Qui peut-être offrira une issue vers le jour

Ou bien une fenêtre ouverte sur l’amour

Ou encore un galion en route vers l’azur.


Tu rêves comme passe un vieux train tout poussif

Que pousse une motrice au bord de rendre l’âme

Baignant dans les relents d’une fumée infâme

Qui répand alentours la puanteur du suif.

Qui sait jusqu’où iraient tes pas dans cette ruine ?

Le bruit du vieux moteur qui toussote et qui fume

A pour toi les accents d’une corne de brume.

Tandis que ton regard cherche à percer la bruine,

Lentement ton esprit t’arrache à cette horreur :

Là-bas, très loin là-bas, il y a l’horizon

Et ensuite un jardin et plus loin ta maison…


Comme un petit enfant, tu souris de bonheur.

 

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