vendredi 12 juin 2026

Mystère

 

Dans le jardin, il y a une souche ;

assis sur cette souche, on voit un homme ;

là, plus loin, d’autres hommes font un somme,

sourds à tous les mots qui quittent sa bouche.


Plus loin, devant un feu, on voit une femme ;

ses mains tremblent sous les coups des alarmes

serrant fort un flacon couvert de larmes ;

ses yeux brillent du reflet de la flamme.


Bien plus loin, là-bas, se trouve une ville

où l’on décide de la mort d’un être

qui a toujours refusé de paraître,

rompant la paix d’un endroit si tranquille.


À un tout autre endroit, dans un froissement d’ailes,

les anges enlacent chaque mot prononcé

par le Fils adoré venu nous annoncer

le pardon des auteurs de ses peines cruelles.


Maintenant, l’homme est à genoux,

l’assemblée tout ensommeillée ;

la femme, elle, gît prosternée,

la ville est tout emplie de nous.


À présent, l’homme est prosterné,

l’assemblée ronfle bruyamment,

la femme pleure doucement

et le jardin est bien cerné.


Derrière Judas, notre père,

nous avançons jusqu’à un arbre

mais sous nos visages de marbre

se cache un enfant qui espère.


L’homme à l’innocence coupable

nous regarde d’un air affable ;

d’un baiser sur sa lèvre aimable,

Judas vient clore notre fable.


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mercredi 20 mai 2026

Si j'étais, moi

 

Il y a ici un enfant, qui a cinq pains d’orge et deux poissons, mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ?

Évangile selon Saint-Jean ; 6,9.


Si j’étais, moi,

J’écrirais un poème

D’une beauté suprême

Parlant de Toi.


Si j’étais, moi,

Je remplirais des traits

Des notes d’un motet

Te chantant, Toi.


Si j’étais, moi,

Je sculpterais la terre

En forme de calvaire

Pointé vers Toi.


Si j’étais, moi,

Je jouerais des couleurs

Pour peindre le bonheur

Que Tu es, Toi.


Si j’étais, moi,

J’ornerais une église

De courbures exquises

T’évoquant, Toi.


Mais je suis moi

Et je danse ces stances

Au rythme du silence

Qui Te dit, Toi.

 

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vendredi 8 mai 2026

De la stupidité

Prosopopée de l’idiotie


Le crétinisme ne vous appelle-t-il pas ?

La bêtise n’élève-t-elle pas la voix ?

Sentez-les vibrer contre votre peau,

Entendez leur chant dans chaque bureau ;

Depuis leurs beaux studios

D’où ils vous font la cour,

Tous les pimpants appeaux

Vous tiennent ce discours :

Ami, communions dans la joie !

Suis-moi, je te montre la voie.

Simples ! À vous l’incompétence !

Savants ! Apprenez l’ignorance !

Je viens pour prononcer des discours nébuleux,

Suivez ce que vous dit mon palais sinueux ;

La vérité se noie dans mes raisonnements,

Et le mal devient bien par mes détournements.

Chaque mot que je dis est une chausse-trape,

Chacun de mes effets est un mal qui vous ronge

Et quand vous me suivez, la vie n’est plus qu’un songe

Cachant un cauchemar qui vous prend et vous happe.

Suivez la voie de l’or et non pas du savoir :

Devenir comme moi est votre seul espoir.

La bêtise vaut mieux que la folle espérance

Pour avoir une place et en tirer jouissance.


Éloge de la bêtise par elle-même


Moi , la stupidité, j’habite vos écrans,

C’est là que j’accomplis la volonté des grands.

Je maîtrise tout l’art de la génuflexion

(Vos maîtres vous veulent dociles et abjects).

Rien ne vaut à mes yeux les parvenus infects

Exigeant des petits l’absolue soumission.

À moi appartiennent la vanité hautaine,

La lâcheté contente au sadisme joyeux

Qui sont le fondement du tortionnaire heureux,

Pinacle reconnu de la bassesse humaine.

Par moi règnent les rois,

Ceux qui disent le droit,

Les petits chefs stupides

Et les nervis avides.

J’aime celui qui aime

Le mépris que je sème

Pour tout ce qui est haut,

Sain, suave, doux, beau.

J’offre à mes serviteurs la richesse et la gloire,

Un renom sans égal dans les livres d’histoire

Pour une vie passée à se remplir les poches

Et à se vénérer au milieu des bamboches.


La stupidité émancipatrice


Adam m’a enfantée dès son apparition

Et Ève m’a bercée dès sa première action.

Ma force a augmenté,

À chaque nouveau-né

Et ma puissance a cru

Quand est née la tribu.

Le déluge m’a nui mais je vous manquais tant

Que vous avez donné votre Dieu contre un veau

Afin de m’adorer dans un monde nouveau

Et d’offrir vos enfants aux servants du satan.

La hiérarchie tribale accroissait ma puissance

Et celle du clergé la rendait plus profonde

Et bientôt les crétins possédèrent le monde

Et trouvèrent un roi pour m’en donner jouissance.

Puis vint le temps béni de l’administration

Qui conduisit le peuple au hangar pour la tonte

Et les plus beaux d’entre eux au palais pour la monte

Et les plus révoltés au lieu de castration,

Puis vint le joyeux temps

Des peuples libérés

Qui pour être brimés

Choisirent mes enfants.

Bâton du maréchal, sceptre du dirigeant,

Grade du petit chef, insigne du truand,

Je règne sans partage à la tête de ceux

Qui sont tellement cons qu’ils se veulent des dieux.


L’invite suprême


Si vous ne m’aimez pas, prenez-vous en à vous :

C’est vous qui d’âge en âge élisez dans vos rangs

La plus vile canaille et les pires brigands ;

C’est vous qui parmi vous choisissez tous ces poux.

Dieu vous l’avait bien dit mais nul n’est aussi bête

Que le crétin fini qui n’en fait qu’à sa tête.

Heureux donc l’imbécile

Qui œuvre à ma grandeur :

À vous la vie servile,

Le travail et la peur ;

À lui la joie futile,

L’orgueil et la hauteur.


Note : Ce texte est essentiellement inspiré du livre des Proverbes (6).

 

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dimanche 19 avril 2026

Conte moral

 

Arrivé dans le vestibule, Simon avait pris place devant un miroir pour ajuster le costume qui lui avait coûté ses derniers deniers quand un serviteur mit la main sur son épaule et lui dit à l’oreille :  « Un invité plus digne que toi a besoin de ce miroir. Cède-lui la place. »

Un peu peiné, Simon s’effaça et alla se ranger dans la file des invités qui se dirigeaient vers la salle où devait avoir lieu le repas de noce. Alors qu’il se préparait à en franchir le seuil, un serviteur mit la main sur son épaule et lui dit à l’oreille : « Un invité plus digne que toi veut entrer. Cède-lui la place. »

Légèrement décontenancé, Simon se retira et, lentement, il se dirigea vers le bas bout de la file d’attente car, à chaque fois qu’il voulait la réintégrer, un serviteur venait vers lui, lui mettait la main sur l’épaule et lui murmurait à l’oreille : « Un invité plus digne que toi souhaite avancer. Laisse-lui la place. »

Il s’en alla ainsi jusqu’à la porte d’entrée et, alors qu’il prenait place sur le perron avec un grand soupir découragé par le chemin qu’il allait avoir à reparcourir, un serviteur mit la main sur son épaule et lui dit à l’oreille : « Un invité plus digne que toi souhaite entrer. Cède-lui ta place. »

Ce fut en bas du grand escalier qui menait à l’entrée que les larmes de Simon se mirent à couler. Alors qu’il extrayait de sa poche le mouchoir dont il avait pris la précaution de se munir, un serviteur mit la main sur son épaule et lui dit : « Un invité plus digne que toi a besoin de ce mouchoir. Cède-le lui. »

De fil en aiguille, pas après pas, Simon se retrouva nu devant le portail du parc entourant la maison où la fête devait avoir lieu. Découragé, il commençait à se laisser tomber sur le sol quand il sentit la main d’un serviteur se poser sur son épaule puis entendit un murmure : « Un mendiant plus digne que toi souhaite s’asseoir là. Cède-lui ta place. »

Que pouvait-il faire ? Il n’existait plus rien d’autre que la file d’attente qui s’étirait à l’infini. Seulement, à chaque fois qu’il tentait de s’y mêler, un serviteur venait vers lui, lui mettait la main sur l’épaule et lui disait à l’oreille : « Un invité plus digne que toi souhaite avancer. Cède-lui la place. »

à quelques temps de là, un invité eut besoin de son bras gauche, puis un autre du droit. Lorsque ce fut le tour de ses jambes, Simon fut abandonné là, et les invités durent le contourner pour avancer. Alors un serviteur lui dit : « Tous ces invités sont plus dignes que toi et souhaitent avancer, aussi vais-je te poser contre ce mur. »

Simon était bien au-delà des larmes, à présent. D’ailleurs, un invité avait eu besoin de ses cornées. Il ne fut même pas surpris lorsqu’il sentit la main d’un serviteur se poser sur son épaule et entendit sa voix lui murmurer : « Un invité plus digne que toi a besoin de ton cœur, et un autre de ton foie. Cède-les leur. »

En se retrouvant en Enfer, juste devant le portail, Simon découvrit avec surprise qu’il disposait d’une sorte de corps, sans doute d’apparence démoniaque. Alors qu’il se préparait à sortir en tête de la foule qui émergeait du Tartare, il sentit la main d’un serviteur se poser sur sa nouvelle épaule puis l’entendit lui dire à l’oreille : « Un invité plus digne que toi souhaite s’en aller. Cède-lui ta place. »

Pas à pas, Simon traversa ainsi tous les cercles de l’Enfer puis parvint en leur cœur, à l’entrée de la bouche du satan. Cette fois, la main ne se posa pas sur son épaule mais l’enveloppa tout entier pour l’introduire dans le gosier du maître des lieux qui le mâcha à peine avant de l’avaler.

Une fois parvenu dans l’estomac du diable, Simon se sentit saisi puis fouetté par des démons qui le forcèrent à continuer à descendre en criant : « Avance, chien ! Des aliments plus dignes que toi ont besoin de ta place. Cède-la leur. »

à marche forcée, il dévala tout l’intestin du satan, guidé dans ce voyage frénétique par des fouets, des chats à neuf queues, des martinets bardés de clous et des knouts impitoyables, entendant toujours hurler : « Circule, vermine ! Des étrons plus dignes que toi sont en train d’avancer. Laisse-leur la place. »

à la fin, il fut saisi par les muscles puissants du sphincter démoniaque puis déféqué dans la fosse d’aisance qui se trouvait sous les fesses du satan. Là, il entendit une voix d’outre-tombe lui murmurer : « Du vent, déchet. Des excréments plus dignes que toi vont tomber. Cède-leur la place. »

Rien ne saurait décrire ce que Simon ressentit en cet instant. Les seuls mots qui lui vinrent à l’esprit furent « maelström » et « ouragan », mais ils lui semblèrent bien peu adéquats, d’autant que le courant fut si fort qu’il chassa son esprit du semblant de corps qu’il occupait.

Quand tout cessa, Simon se retrouva très littéralement dans rien. Il était dans le vide ultime, là où un silence assourdissant remplit des ténèbres si sombres qu’elles en paraissent lumineuses. Dépourvu de tout, sans le moindre repère, il crut sombrer dans la folie mais, tout à coup, il lui sembla entendre une voix qui murmurait : « Un invité plus digne que toi a besoin de ton esprit. Cède-le lui. »


Note : Aussi curieux que cela puisse paraître, ce texte que je considère comme un poème en prose trouve sa source dans les Évangiles (Évangile selon Saint Luc, XIV, 7-9) et dans quelques tableaux représentant les enfers et leur plus illustre habitant.

 

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dimanche 5 avril 2026

Chant d'une femme

 

Toute souillée du levain

Des Pharisiens

Je suis sortie au matin

Ne cherchant rien


Je savais où Te trouver

En cette aurore

Car j’avais vu reposer

Ton pauvre corps


En larmes parmi mes sœurs

Tout le sabbat

J’avais pleuré mon Seigneur

Mort sans combat


Et au matin sans avoir

Rompu mon jeûne

Je poursuivis sans espoir

Le soleil jeune


Il saurait bien me guider

Malgré mes pleurs

Jusqu’à la pierre à l’entrée

De ta demeure


Mais la pierre avait roulé

Et ton tombeau

Était tout illuminé

D’un jour nouveau


Jésus, Toi que l’on crucifia

Ta tombe est vide, alléluia ! 

 

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samedi 4 avril 2026

De l'estime de soi

 

En vous méprisant, vous affirmez au Christ qu’il est mort pour rien.

En vous glorifiant, vous crachez sur les dons du Saint-Esprit.

En croyant vous voir avec justice, vous dites à Dieu : « Je suis Dieu. »

Que faites-vous ?

 

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mardi 31 mars 2026

Imago

 

La forme de ton doigt est là, sur ce miroir, me laissant en proie à un débat intérieur. Si je l’embrasse, ou même si je l’effleure, je la déforme. Si je ne la touche pas, je reste la proie de ma faim de toi. Si je la couvre d’un film, je puis embrasser son image, effleurer sa vision, mais je ne puis toucher l’endroit que tu as touché pour le devenir, pour être le miroir de ta beauté. Ainsi, en inventant un moyen de me sentir proche de toi, je m’éloigne de ta réalité pour me noyer dans mon illusion ou, pire, dans son souvenir.

C’est alors que vient l’heure du choix : consumer ton souvenir dans l’acte ou figer l’instant dans la vanité du temps. Alors j’avance mes lèvres et sous elles naît ton doigt, et dans le miroir ton image, et en moi sa lumière et dans la chaleur de ton doigt mes lèvres deviennent part de toi et mon corps l’image de ta beauté. Tout vêtu de toi, je me drape dans l’instant et souris au monde, vivant moment de ton amour.

 

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samedi 21 mars 2026

L'appel du Grand Monde

 

Rejoins-moi, mon ami, en ce doux paradis

Où le ver ne meurt pas, où la flamme perdure,

Où l’œdème s’accroît et où la plaie suppure,

Où dansent les démons et pleurent les maudits.


Suis le son de ma voix qui te guide vers nous,

Rejoins notre quadrille et prends part à la danse,

Gorge-toi des petits, fais-t-en péter la panse

Et piétine l’enfant qui supplie à genoux.


Viens-t-en voler la veuve, accabler l’orphelin,

Fais pour eux de la mort un espoir et un rêve,

Et pour les guider là, emploie contre eux sans trêve

Cette arme qu’est ta voix, ce burin qu’est ta main.


Affiche ta beauté, fais régner ta grandeur !

Pour prouver ta valeur et gagner notre estime,

Fais rêver tous les gueux et pousse-les au crime :

Pour combler tes désirs, il répandront la peur.


La souffrance du pauvre est le grand escalier

Qui mène à mon palais où règnent les délices

Des élus de mon chœur qui satisfont leurs vices

En usant du prochain comme d’un marchepied.

 

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samedi 14 mars 2026

esse est percipi

 

Si j’existe par le regard de l’autre

Et que l’autre ne me regarde pas,

Alors je n’existe pas plus que l’autre :

N’étant pas, je ne le regarde pas.


Ce non-regard le rend inexistant ;

Il s’ensuit qu’il ne peut plus me nier.

Puis-je alors être à nouveau existant

Et, irrité, prêt à le renier ?


Pour cela, il faudrait que je sois

Sans être vu de qui que ce soit

Si l’on excepte, bien sûr, moi-même

Qui serait donc un autre moi-même,


Et, pour se savoir autre, il faut de la quiétude

Car ce fait n’est perçu que dans la solitude ;

Un homme en société ne se regarde pas

Et ignore l’ennemi qui vit dans ses pas,


D’où je conclus que pour être vraiment,

Il faut d’abord savoir que l’on se ment.


Note : J’étais en train de lire L’obsolescence de l’homme de Günther Anders quand, Dieu sait pourquoi, une citation de Berkeley dans une note de bas de page a réveillé ma fantaisie ludique. Vous venez de lire l’étrange résultat de cette insomnie.

 

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vendredi 13 mars 2026

Boite à joujoux

 

En pêchant un hibou,

J’ai trouvé une brème

Que j’ai faite à la crème

Avec un peu de chou.


En tondant un genou,

J’ai cueilli un rosier

Que je porte en collier

En guise de bijou.


En trayant un caillou,

J’ai récolté du lait,

Du bon lait javanais

Issu des meilleurs poux.

 

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samedi 7 mars 2026

Maxime démocratique

 

Pour sortir de la foule, il faut bien du courage,

Mais c’est une folie que d’être soi vraiment ;

C’est à sa soumission qu’on reconnaît un sage

Et à sa lâcheté un bon gouvernement.

 

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dimanche 15 février 2026

Du péage des autoroutes

 

Dès l’installation des premiers péages sur les diverses autoroutes menant aux enfers, un concert de protestations s’est élevé, et il n’a pas cessé d’enfler depuis.

« C’est un scandale ! », ont dit les bonnes gens.

Ah oui ?

« Avant, c’était gratuit. Pourquoi devrais-je payer pour une damnation que nos ancêtres avaient pour rien ? »

Mais parce qu’il leur en coûtait, de se damner, pardi ! L’ivrogne devait se priver de nourriture pour acheter son poison ; l’usurier était maudit par l’Église et voyait souvent les dettes remises par décision royale ; les canailles risquaient des peines dont le seul récit vous empêcherait de dormir.

« Bon, je vous l’accorde, mais c’est de plus en plus cher ! Il faut payer des abonnements pour ceci et pour cela et puis d’autres pour se protéger, et encore d’autres pour parer aux risques encourus ! Tant de frais, voilà encore un scandale ! »

Mais enfin, soyons un peu sérieux ! Pourquoi voudriez-vous que les déjà damnés y soient de leur poche alors que vous réclamez d’en être à cor et à cri ? Imaginez un peu la somme de peine, d’imagination, de travail qu’il leur a fallu réaliser pour que vous puissiez vous damner en toute quiétude et sans le moindre effort !

« Peut-être avez-vous raison, mais tout de même ! Comment vais-je pouvoir m’en sortir ? Vais-je devoir voler, trafiquer, pressurer mon prochain ou que sais-je ? »

La réponse est dans la question, ne croyez-vous pas ? En faisant tout cela, les frais de votre damnation se feront si infimes que vous ne vous apercevrez même pas que vous avez payé quoi que ce soit.

« M’en fous. Puisque c’est si cher, je ne me damnerai pas. Si le diable me veut, il n’a qu’à passer à la caisse. »

Faites-donc. Essayez de vivre dans ce monde sans lui appartenir : vous m’en direz des nouvelles.

Plus sérieusement, nous devons nous faire une raison. Que les frais de corruption des gens attirés par l’ascension du raidillon qui mène au paradis soient à la charge des enfers est une chose ; qu’il en aille de même pour les frais de ceux qui réclament la construction d’une autoroute et ne veulent faire l’ascension de la Montagne sainte que pour pouvoir la descendre tout schuss en est une autre.

 

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samedi 31 janvier 2026

Quai des bruines

 

En passant sur le pont, tu vois les voies ferrées

S’étirer tout le long des quais bordés de rues

Et les murs de béton qui contiennent les crues

Des flots de voyageurs qui en vagues serrées

Déferlent pour se perdre au hasard du courant

Qui parcourt tous les fils tendus au dessus d’eux

Comme un vaste filet barrant l’entrée des cieux :

C’est là le chérubin au glaive fulgurant

D’un monde ravagé par sa propre sottise

Et dont la liberté est la pire hantise

Qu’il fuit en enfermant la vie dans son néant.


Et pourtant, et pourtant, tu te prends à rêver

En contemplant ces voies qui mènent vers l’ailleurs

La horde des maudits mués en voyageurs

Filant entre les murs qui vont les endiguer

Jusqu’à une autre gare et à un autre mur

Qui peut-être offrira une issue vers le jour

Ou bien une fenêtre ouverte sur l’amour

Ou encore un galion en route vers l’azur.


Tu rêves comme passe un vieux train tout poussif

Que pousse une motrice au bord de rendre l’âme

Baignant dans les relents d’une fumée infâme

Qui répand alentours la puanteur du suif.

Qui sait jusqu’où iraient tes pas dans cette ruine ?

Le bruit du vieux moteur qui toussote et qui fume

A pour toi les accents d’une corne de brume.

Tandis que ton regard cherche à percer la bruine,

Lentement ton esprit t’arrache à cette horreur :

Là-bas, très loin là-bas, il y a l’horizon

Et ensuite un jardin et plus loin ta maison…


Comme un petit enfant, tu souris de bonheur.

 

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samedi 24 janvier 2026

En lisant Saint Jean (Chapitre 15)

 

63, Avenue du Ciel

 

Comme la sève habite le sarment,

Puisse le Verbe habiter en mon être ;

Comme la sève anime le sarment,

Puisse le Verbe animer tout mon être.


Comme la pluie qui fait pousser le grain,

Puisse le ciel faire croître mon âme ;

Tel le soleil qui enrichit le grain,

Puisse le ciel me nourrir de sa flamme.


Comme l’abeille emporte le pollen,

Puissé-je aller là où vivent les êtres ;

Comme l’abeille apporte le pollen,

Puissé-je aider à grandir tous les êtres.


Tout comme un ver qui aère la terre,

Puisse mon corps être source de vie ;

Tout comme un fils s’en revient vers son père,

Puisse mon âme aspirer à la vie.


Et à la fin, puissé-je me tourner

Vers le sentier qu’ont tracé tous vos pas

Et par la croix, puissé-je retourner

À Vous ma vie, par delà le trépas.

 

 

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dimanche 11 janvier 2026

Oraison cordale

 

Nous tous qui sommes morts,

Naissez-nous, Seigneur,

À notre vraie vie !

Lumièrez notre corps,

Luminez notre esprit,

Naissez-nous au trésor

De votre eau qui jaillit

Pour spiriter nos cœurs,

Aquaer nos esprits

Et nous sourcer de Vous.


De l’issue de la terre,

Ô Triun, Uneter,

Appelez-nous à Vous.

 

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jeudi 8 janvier 2026

Il est une fois

 

« Ils entendirent le pas de Yahvé Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour, et l’homme et sa femme se cachèrent devant Yahvé Dieu parmi les arbres du jardin. » Genèse, III 8


Vous êtes seul, et vous vous promenez. Champ, forêt, colline, montagne, plage, désert ? Je ne sais. Mais vous vous y promenez.

Et puis, au loin, vous entendez le pas de Dieu qui se promène en son jardin à la brise du jour et vous ne vous cachez pas, car à quoi bon ? Vêtu ou non, vous êtes nu.

Vous vous promenez donc et le pas se rapproche, et parfois vous croyez sentir le souffle de Dieu sur votre nuque, votre visage, ou même vos mains.

Et sa chaleur, et sa fraîcheur, et l’écho de sa voix qui chantonne dans le vent. Que fait-Il ? Que voit-Il ? Que pense-t-Il ? Ces questions vous traversent et s’estompent.

Parfois, vous pensez être seul. Parfois, vous savez qu’Il est là. Vous continuez votre marche, le regard perdu dans sa création, cherchant et trouvant, ici et là, l’émerveillement.

Soudain, vous vous arrêtez et écarquillez les yeux. Avez-vous bien vu ? Ce peut être des brins d’herbe, ou des feuilles, ou des pierres, ou des vagues, ou des flocons de neige, ou des grains de sable, ou autre chose encore.

Vous regardez donc, éperdu, et comprenez que vous avez bien vu. Il les a faits, tous les deux, avec un soin méticuleux, totalement semblables et totalement différents.

Et là, les mots quittent votre bouche pour s’en aller vers Lui :

« Tu es dingue, Dieu. Complètement dingo. »

Rouge de confusion, vous cherchez un brin d’herbe derrière lequel vous cacher, mais comment se cacher de Lui ?

Alors vous le regardez.

Et Lui vous contemple, vivante incarnation de l’innocence ; la main posée sur la poitrine, Il prend un air blessé pour vous demander :

« Qui ça ? Moi ? »

Et Il éclate de rire.

 

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