Discours et anecdotes de la forêt des bambous plus hauts que les montagnes mais moins vastes que le ciel
Tel est le titre de l’œuvre posthume du R.P. Ignace, frère capucin parti on ne sait trop comment vers les plus inconnues contrées de l'Asie, mort on ne sait trop où, à on ne sait trop quelle date. Pour héritage, il nous laissa 1752 feuilles de bananier couvertes de son écriture large et élégante. Avant que d'entreprendre le tracé d'une biographie très mal connue, je tiens à vous proposer le premier des écrits que le R.P. Ignace nous a légués : ainsi, vous saurez de quoi il sera question dans cet essai.
"Tandis que j'allais, cheminant parmi les buissons entrecroisés, j'entendis un homme ahaner. Ravi de trouver enfin une compagnie humaine en ces contrées désertées par notre Seigneur (ainsi me disais-je à moi-même, homme de peu de foi que je suis) je dirigeais mes pas vers lui. Je parvins à une vaste clairière inondée d'un soleil dont je n'aurais pu rêver en ma chère Italie. Là, je vis un moine de ce fameux bouddha que j'allais bientôt apprendre à connaitre mieux. Armé d'une pelle de bois grossière et usée, il tentait vainement de creuser la terre, suant et ahanant sous l'astre à son midi. Il est d'usage en nos contrées de penser que tous les orientaux sont de petits hommes malingres et souffreteux mais je vous prie de croire que mon vis-à-vis d'alors ne correspondait guère à cette description. Le ciel m'en soit témoin, il aurait été à sa place dans le port de Gênes, un ballot sur le dos et jurant aussi fort qu'il le faisait à ce moment-là. Le rictus qu'il fit en me voyant n'étant guère engageant, je m’approchais à pas menus de mon sinistre collègue Selon l'usage local, je me prosternais trois fois devant lui avant de lui adresser la parole, ce que je fis en le saluant. A ma grande surprise, il se prosterna à son tour en s’enquérant de ma santé. Nous nous retrouvâmes ainsi à genoux, face à face et je ne pus m'empêcher de couper court aux politesses d'usage pour lui poser la question qui me taraudait : que faisait-il là à creuser la terre en plein midi?
"-Ça ne se voit pas? Je cherche ma tombe.
-Pardon?
-Et oui, je cherche ma tombe. Il faut bien que je trouve mon corps pour pouvoir l'enterrer, non?"
Cher lecteur, je dis sans honte que cette étrange déclaration me laissa stupide. Je regardais le moine, les trous dans la terre, la clairière et le soleil au dessus de nous avant de décider que je ne rêvais pas. Enfin je contemplais le sol puis relevais les yeux vers lui.
"Mais enfin, vous êtes vivant! Comment pourriez-vous avoir une tombe?"
Le visage du moine, qui était devenu aussi amène que faire se pouvait, se chargea d'un rictus rageur et vindicatif.
Il leva son mala* puis l'abaissa en un geste que j'appris vite à connaitre.
Tandis que ma peau éclatait et que mon sang giclait, je l'entendis crier : "Idiot!"
*Le "mala" est un chapelet bouddhiste comportant 108 grains.
lundi 6 février 2017
mardi 16 août 2016
Vox populi
Un certain jour, en un certain pays, un
roi condamna un magicien ;
Au banc de justice, le premier s'exclama :
Au banc de justice, le premier s'exclama :
« Outre d'iniquité et de vices,
Outre malsaine emplie de tous les péchés,
Outre pleine de malfaisance,
Outre grosse des vices du monde,
Outre éructant la sanie des erreurs
des vivants,
Je te condamne au nom du droit que
j'incarne,
Je te condamne au nom du bien que
j'incarne,
Je te condamne au nom de la vérité
que je suis,
Je te condamne, O magicien.
Tout le peuple t'accuse.
Tout le peuple te refuse.
Tu mourras donc sur le bûcher
Car sache, mage,
Que la décision du peuple est
sacrée. »
Le silence se fit.
Puis le peuple rugit.
Quand il se tut, le magicien parla.
« Je t'ai entendu, O Roi.
Le droit du peuple, tu l'incarnes.
Le bien du peuple, tu l'incarnes.
La vérité du peuple, tu l'es.
Tu leur a donné pour droit le fruit de
leurs erreurs.
Tu leur a donné pour bien la haine de
leurs peurs.
Tu leur a donné pour vérité leur
propre iniquité.
Tout cela, tu l'as rendu sacré.
Tes mensonges toutefois n'ont pas
altéré ma pensée.
Je vais brûler car le peuple le veut.
Tu as donc décidé que le peuple est
Dieu?
Grand bien t'en fasse.
Dorénavant tu te prostitueras en
public.
Tout le peuple saura qui te nique.
Toutes tes passes dissimulées
Seront par la presse exaltées.
Toi, la dernière des putains,
Toi, qui te vends pour un rien,
Toi, qui n'as rien à donner,
Toi, monceau d'absurdité. »
Il est dit dans le conte que rien ne
changea.
Le peuple, ravi, acclama son roi.
Le peuple, ravi, acclama son roi.
samedi 26 mars 2016
Le temps du rêve
J'ai arraché le couvercle d'un
piano à queue puis ai percé celui-là d'un unique trou renforcé de
métal à la façon d'un rivet. J'ai passé dans l'orifice du rivet
l'extrémité d'un câble volé à un pont suspendu et me voici muni
d'un rhombe, instrument certes primitif mais fort approprié.
A l'aide d'une masse, j'ai
écrasé un silex mais le geste s'est révélé vain car la pierre,
bien loin de prodiguer les éclats attendus, s'est trouvée réduite
en une poudre que j'ai regardée, perplexe, car elle aussi me
semblait appropriée. Je me suis alors souvenu d'une photo
d'aborigène et j'ai souri car le destin m'avait souri.
Toujours déterminé mais
prudent cette fois, j'ai frappé un autre silex à l'aide d'un galet
vivant, en ce sens que je l'avais trouvé au fond d'une rivière et
non pas emprisonné dans l'étreinte du béton d'un quelconque bac à
fleurs. Plusieurs éclats acérés ont constitué la récompense de
mon acte.
Que me manquait-il ? Une
vaste clairière ; du bois mort que j'allais ramasser aux
alentours de la dite clairière ; des pierres pour former le
cercle dans lequel j'allais invoquer le feu ; du papier et de
allumettes pour rendre mon invocation efficace ; un gobelet pour
l'eau, un peu de la terre qui serait sous mes pieds, un récipient
vide pour contenir de l'air et un autre plus vide encore pour
accueillir l'esprit.
Qu'avais-je en trop ? Mes
vêtements. Je décidais de les garder sur moi le temps de traverser
la ville. Mes pensées. Je n'en avais certes guère mais bien trop
toutefois. Je soupirais, espérant que le rituel m'aiderait à les
effacer ou du moins à les canaliser. Mes doutes. Ceux-ci, je voulais
les conserver jusqu'à ce que le rituel les infirme.
J'ai mis alors mes affaires
dans un sac à dos avant de m'arrêter devant le couvercle du piano
et le câble du pont. Ils étaient décidément un peu grands pour
mon petit sac. « Qu'à cela ne tienne, me suis-je dit, je
jouerai du rhombe tout en marchant. »
J'ai donc fait tourner le
rhombe, défonçant au passage les murs de mon appartement puis j'ai
pris l'escalier car qui peut jouer d'un tel instrument dans un
ascenseur ? Aiguisé par le vent, le couvercle du piano
tranchait tout alentours mais je prenais bien soin d'épargner les
arbres.
J'ai traversé ainsi les rues
de la ville au milieu d'une aure floue et sombre crée par le rhombe
que j'entendais à peine tant le bruit des klaxons des voitures
tranchées net par l'instrument primitif se faisait insistant.
Je montais vers le sentier qui
allait me mener à la clairière quand je l'ai entendu pour la
première fois. Je m'arrêtais à l'orée du sentier. Pour pouvoir
avancer, je devais laisser le rhombe trancher des arbres. Serait-ce
de bon augure pour ce que je me proposais de faire ? Dans le
doute, j'avançais car nécessité fait loi.
Le sentier, considérablement
élargi, m'a mené à la clairière choisie. J'ai alors fait taire le
rhombe pour me repaître de silence et de nuit. Repos perdu, car je
n'étais pas très loin du parking de la voie rapide où tant de
gens s'assemblent pour rompre des interdits qu'ils n'ont jamais
connus et goûter aux relents d'un péché décomposé bien avant
leur naissance.
Je me dénude puis je pars
chercher du bois et des pierres. Le cercle du feu est bien vite mais
soigneusement formé aux sons du rut qui m'environnent et du bruit
des voitures qui ne passent pas très loin. Sur une roche j'assemble
les coupes. Ayant oublié de me munir d'eau, mon envie d'uriner ne me
dérange plus.
Je fais une brassée de mes
vêtements et les jette dans le feu. Mes instruments sont alignés
sur le peu d’étoiles que je distingue au travers des lumières qui
émanent de la ville. Je m'assieds et j'écoute mon cœur battre et
me donner le la. Je suis prêt.
Non. Je prends un morceau de
silex acéré et je trace un sillon dans mes parties génitales, puis
un autre avec un autre silex, et ainsi de suite jusqu'à ce
qu’apparaisse en moi le nom du rêve. Ceci fait, je macule mon
corps enduit de sueur de la poudre blanche du silex broyé en
laquelle subsistent de minuscules éclats qui tranchent ma peau. Des
rigoles de sang tracent d'étranges runes sur ma chair que je souille
du fruit de mes efforts. Elles apparaissent noires dans l'éclat du
feu.
Je suis prêt à présent et au
son de mon cœur j'entame la danse. J'ai oublié le rhombe qui tourne
autour de moi, bénissant mes errements de son mugissement qui vient
percer la nuit. Je crois que je crie quelque chose mais la danse
m'emporte et je n'y prends pas garde. Chacun de mes pas célèbre un
battement de mon cœur et je danse ma vie puis la danse me prend et
d'autres pas effacent ce que mes pieds ont écrit.
Dans la brume du rhombe je vois
des gens s'avancer, se pénétrant à grands cris tandis que je
danse. Un cri orgasmique tente d'escalader le ciel mais tous tombent
et me laissent enfin vivre le silence.
Mon cœur bat à tout rompre à
présent mais je ne dois pas me reposer. J'ai des signes à tracer.
Une dernière pause. Mes mains
emplies de poudre de silex tracent une ligne du ciel à la terre puis
de la terre au ciel. La poudre s'envole et retombe ou s'en va dans le
vent tandis que ma danse reprend. Comme mon cœur se calme, elle se
fait plus lente.Dans cette page blanche mes pieds trouvent le rythme
de la vie. Dans le sombre du ciel mes mains écrivent le rythme de la
vie.
Ma danse doit s'arrêter. Tout
en elle est consumé. La danse, elle, va continuer car tout est
consommé. Le rhombe s'est tu. Je regarde au dessus de moi le ciel
étoilé, sens au dessous de moi la terre tant foulée et je respire.
Le monde a retrouvé un sens.
mercredi 24 février 2016
Sarregadore
Je voudrais amenuiser chacun de tes pas jusqu'à ce qu'il dure cent ans.Je voudrais que chacun de tes souffles dure mille ans. Je voudrais que tout de toi dure plus que le temps. Je voudrais que tu sois là éternellement. Je voudrais passer dans ta vie comme un papillon, butinant ma joie sur ta peau et goûtant ton sourire. Je voudrais être une abeille et enrouler ton odeur et ta saveur pour en faire un miel aux subtils arômes qui toujours seraient toi.Je ferais alors une cire pour prévenir l'hiver, une cire emplie de toi, de ton goût, de ton odeur, de ta saveur, du son de ta voix, de ta présence auprès de moi, de ta peau sur ma peau, du feu de ta présence qui m'emplit de la joie d'être moi car tu es ici, à coté de moi.
Je suis là et je regarde la pluie tomber.
Je n'ai rien dans les mains et je regarde la pluie tomber.
Je n'ai pas de ta cire pour prévenir l'hiver, je n'ai rien de ta voix pour lutter contre moi.
Je n'ai rien dans les mains et je regarde la pluie tomber.
L'hiver est là.
Je suis là et je regarde la pluie tomber.
Je n'ai rien dans les mains et je regarde la pluie tomber.
Je n'ai pas de ta cire pour prévenir l'hiver, je n'ai rien de ta voix pour lutter contre moi.
Je n'ai rien dans les mains et je regarde la pluie tomber.
L'hiver est là.
samedi 28 novembre 2015
Deo Gratias
J'aime dans la musique son exactitude fatale.
Chaque chose est à sa place, note,
variation ou silence.
C'est un lieu où tout l'univers
converge
Sans rime ni raison ou harmonie
Aussi arbitraire que les mathématiques
Unie comme elles au sens du monde
Par la grâce de notre humanité.
J'aime dans la poésie son exactitude fatale.
Chaque chose est à sa place, son,
syllabe, ou silence.
C'est un lieu où tout l'univers
converge
Sans rime ni raison ou harmonie
Aussi arbitraire que les mathématiques
Unie comme elles au sens du monde
Par la grâce de notre humanité.
J'aime dans l'art son exactitude fatale.
Qui va et vient, vogue et diverge ou
converge parfois
Exergue et divague au rythme de nos
heurs
Aussi arbitraire que les mathématiques
Aussi arbitraire que les mathématiques
Mais qui toujours trouve ou retrouve comme
nous parfois le sens du monde
Par la grâce de notre humanité.
vendredi 2 octobre 2015
Fluctuat
imagine le monde à travers ses yeux
contemple-toi toi même et essaie de
t'aimer
tout empli de superbe et en humain
grimé
géant aux pieds de vent rampant dans
les cieux
toi aussi un jour tu deviendras un
vieux
ou insecte ou malade ou cadavre embaumé
bête traquée ami trahi femme brimée
rêvant d'une vie où tout être est
précieux
reprends place en ton être et continue
à rire
remets donc à plus tard lorsqu'il
faudra mourir
à quoi bon tant d'efforts viens
poursuivons le bonheur
cesse donc de penser ô esprit impavide
cette voie est aride et mon corps trop
avide
seul compte le plaisir le reste n'est
que leurre
mardi 18 août 2015
Peur
Vous
entrez.
Tous
rient, et vous montrent du doigt.
Vous
sortez.
Tous
rient, et vous montrent du doigt.
Vous
arrachez vos yeux,
Mais
vous entendez rire;
Vous
crevez vos tympans,
La
terre tremble de rire;
Alors
vous criez:
« Assez! »
Et
puis vous vous tuez.
Dieu
rit, et vous montre du doigt.
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