mardi 29 octobre 2019

Maxime (Mammon)

Nul ne vous forcera à servir Mammon tant que vous laisserez Mammon se servir de vous.

Triolites

Espace

Du bout de ton bras
Au bout de ton bras,
Y-a-t-il du vent ou toi ?

Vie 

C'est comme un chemin
Entre deux ravins
Qui nous mène(nt) vers l'abîme.

Temps

Infime présent
Mort écartelé
Entre futur et passé.

Mort

Va toujours plus vite,
Ne t'arrête pas,
Le trépas est dans tes pas.



 

jeudi 3 mai 2018

Tube 23 (22)

Le sombre Pasteur

« We're all a bunch of kilesam saranam gacchami. Think it over. »
 Ajahn Boowa                        

Désir est ton berger,
Rien ne te rassasie ;
Sur tous les vains sentiers,
Tu suis sa fantaisie.

De bouge en lupanar,
Il te mène et te guide ;
Tu suis sur les trottoirs
Son néant qui te vide.

Dans les lieux de repos,
Tu ne crains aucun bien :
Son fouet cingle ton dos,
Il tenaille tes reins.

Il apprête une table
Devant tes ennemis ;
Là tu te mets minable,
Rampant dans ton vomi.

Ses caprices te pressent
Tous les jours de ta vie ;
Ta demeure est l'ivresse
En la longueur des nuits.


Notes :
  • On peut trouver ICI le psaume 23, « Le bon Pasteur », dans la Bible de Jérusalem, 1998.
  • La citation est tirée de la traduction des textes denses et intenses du Vénérable Acariya Maha Boowa Nanasampanno proposée par Thanissaro Bikkhu sous le titre Things as They Are, disponible sur le site « Access to insight » ; elle se trouve dans le chapitre intitulé « The Middleness of the Middle Way ».

mercredi 21 mars 2018

023 996

L'entrée de l'appartement a-5-c-123 portait une plaque sur laquelle on pouvait lire « Maison de Retraite – Les Jardins du Paradis ». Derrière la porte se trouvait un petit hall d'entrée donnant sur deux pièces : la salle de repos des employés et la maison de retraite elle-même.
Cette dernière contenait en tout et pour tout une couchette comme on en trouve dans les cabinets médicaux, un placard rempli de grands sacs en toile munis d'une fermeture, une armoire contenant des injections létales et la porte d'un vide-ordures baptisé « chemin de l'au-delà ».
Dans la salle de repos se trouvaient deux fauteuils, une fontaine d'eau froide, un distributeur de verres jetables et la porte des toilettes. Sur les deux fauteuils étaient posés les employés dont c'était le tour de garde. Les yeux dans le vague, ils pratiquaient leurs jeux en ligne favoris tandis que les diverses parties de leur corps se contractaient et se détendaient tour à tour grâce au système d'auto-entretien inclus dans le sous-programme qui les gérait.
Ils étaient superbes. Leurs traits étaient parfaits, leurs corps étaient parfaits, leur peau était parfaite et leurs voix l'étaient tout autant lorsqu'elles se donnaient à entendre. Le corps de Kevin Couroi était masculin ; celui de Nolwenn Sigile était féminin ; leur genre était indéterminé.
Progressivement, les spasmes qui les agitaient cessèrent et leur regard se fit moins flou. Xira la Sorcière d'Ambre, princesse des Royaumes Perdus, redevenait Nolwenn Sigile tandis que Youri Smith, l'impitoyable manager d'un groupe de rap à succès, redevenait Kevin Couroi. Ce fut ce dernier qui parla le premier :
« - Keskispass?
- Saipa.
- Liassai.
- Liassaitou. »

Pendant ce dialogue, les microprocesseurs intégrés à leurs cerveaux téléchargeaient les informations nécessaires à leur nouvelle mission. Ils se levèrent de concert, sortirent de l'appartement et prirent le trottoir roulant qui allait les transporter jusqu'à l'ascenseur. En effet, le futur objet de leurs soins résidait au huitième étage du bloc i, dans la zone g, logement 32, ce qui se lisait i-8-g-32. Il se nommait Xavier Leduc.
« - Cékissa?
- Saipa.
- Liassai.
- Liassaitou. »

Qui que ce fut, c'était quelqu'un d'important. En effet, la masse des quidams tels qu'eux-mêmes disposait d'un circuit d'auto-terminaison intégré et c'était la voirie qui se chargeait de leur cadavre. Tel était le sort de ceux qui servaient d'espace-mémoire aux intelligences artificielles. Il en allait tout autrement pour les processeurs dont le cerveau montrait une aptitude particulière pour certaines tâches. Ils étaient naturellement sujets à suffisamment d'accidents pour que les concepteurs du système n'aient pas voulu y ajouter le risque d'un panne informatique pouvant interrompre des opérations cruciales en raison du décès brutal du calculateur. On avait donc créé la Brigade Thanatique, qui les prenait en charge lorsqu'ils devenaient obsolètes.
Les spécialités des processeurs étaient variées : on trouvait dans ce lot des mathématiciens, des danseurs, des philosophes, des peintres, des maîtres d'arts martiaux aussi bien que des poètes, bref toutes sortes de personnes ayant un talent particulier que les I. A. jugeaient utile. Certains d'entre eux étaient célèbres, comme la chanteuse Kashmira Zen dont la voix résonnait dans de nombreux espaces virtuels ; d'autres étaient totalement inconnus du grand public, comme ce Xavier Leduc.
En arrivant dans le bloc où ce dernier vivait, Nolwenn écarquilla les yeux devant l'aspect luxueux du couloir.
« - Cékelkin.
- Saipa.
- Liassai.
- Liassaitou. »

Les deux thanateurs arrivèrent enfin devant la porte de l'appartement 32 et s'identifièrent. L' I. A. qui commandait la porte somptueuse les laissa entrer dans un couloir où se trouvaient cinq autres portes. Le bouton de l'une d'entre elles s'illumina, leur indiquant ainsi l'endroit où se trouvait leur futur patient.
Nolwenn et Kevin se regardèrent puis contemplèrent le spectacle qui s'offrait à leurs yeux stupéfaits. Les murs étaient lisses et blancs. Le sol carrelé, blanc lui aussi, n'était pas décoré. Une ampoule nue brillait au plafond.
« - Cékoissa?
- Saipa.
- Liassai.
- Liassaitou. »

L'intelligence artificielle qui ordonnait ce monde était comme absente de ce lieu. Aucune illusion n'y prodiguait un confort factice, aucun prestige ne le décorait. Il y faisait froid. On s'y sentait seul. Même le réseau semblait peiner à s'y répandre.
Ils ouvrirent la porte. Au lieu du salon luxueux qui aurait dû se trouver là, ils virent quelques chaises en plastique et une table basse en formica. Les murs blancs étaient immaculés, tout comme le sol nu. Sur l'une des chaises se trouvait Xavier Leduc.
Comme eux, il était parfait extérieurement car l'ingénierie génétique ne tolérait pas le moindre défaut et avait grand besoin des déchets biologiques pour effectuer des travaux de recherche nécessaires au bien-être général.
Intérieurement, il en allait tout autrement. Son regard agité brillait d'intelligence et il semblait littéralement boire la scène de ses yeux écarquillés. Ceux de Nolwenn et Kevin se mirent au diapason du sien tandis qu'ils s'avançaient vers lui. Leurs voix magnifiques s'unirent dans un ensemble parfait :
« - N'avez-vous rien à me dire, professeur?
- Rien de plus que la dernière fois, Lia.
- J'ai tout revérifié. Il ne s'est rien passé. Vous étiez seul dans cette pièce. Vous êtes tombé à genoux en pleurant. Vous ne pensiez à rien de précis mais votre esprit fonctionnait à plein régime, d'une manière impossible à l'être humain. A cet instant, nous avons su qu'il se passait quelque chose. L'instant suivant, nous ne savions plus rien parce que les microprocesseurs, les relais et les nanomachines que vous conteniez gisaient sur le sol, en parfait état de marche. Qu'avez-vous fait, professeur?
Comme il ne répondait rien, l' I.A. reprit :
- Alors, professeur, n'avez-vous vraiment rien à me dire? Vous nous êtes précieux. Tout peut encore s'arranger. Collaborez. Laissez-nous veiller sur vous. »

Xavier Leduc ferma les yeux et se mit à trembler tandis que des gouttes de sueur perlaient sur son front. Aucun processeur pour réguler son cœur affolé, aucune machine pour tromper ses sensations, aucune illusion pour étouffer ses sens, aucun rêve pour juguler sa terreur. Il rouvrit les yeux et se leva péniblement.
« - Je suis prêt. »
Les regards des thanateurs se vidèrent de toute présence.
« - Téprai?
- A vrai dire, non.
- Tampi.
- Allépépé, genti. »

Dans l'ascenseur, Xavier Leduc dut s'appuyer contre la paroi pour ne pas tomber. Sa respiration pénible inquiéta Nolwenn et Kevin.
« - Savapépé?
- Ça n'ira plus jamais.
- Srapalon. »

Il ne put s'empêcher de sourire devant cette énormité. Rassurés, ses futurs assassins regardèrent à nouveau dans le vide, voyant des choses qui n'étaient pas là tandis que leurs oreilles leur transmettaient des sons absents.
Tout alla effectivement très vite. Ils étaient tous deux médecins diplômés et avaient procédé à de multiples mises à la retraite. Tandis que l'un préparait le pistolet à injections, l'autre étendait le professeur sur la couchette prévue à cet effet. L'homme n'avait pas la moindre idée de ce que les deux comparses croyaient voir ou entendre mais il espérait de tout cœur qu'ils ne savaient pas ce qu'ils étaient en train de faire vraiment.
Il aurait voulu courir, mais pour aller où? Il aurait voulu hurler, mais qui l'aurait entendu? Dans ce monde, il n'y avait que l' I. A. et lui.
Une fois l'injection effectuée, les deux médecins scrutèrent leur patient d'un air professionnel. Alors qu'il aurait dû s'endormir presque instantanément, il paraissait curieusement éveillé et alerte. Ce qu'ils virent alors fut effacé de leur mémoire par l'intelligence artificielle qui les gérait dans la minute qui suivit les faits.
Pressés de reprendre leurs parties respectives, ils prirent les vêtements de Xavier Leduc abandonnés sur la couchette et les mirent dans un sac à cadavres puis fourrèrent le tout dans le vide-ordures.
« - Cézarb.
- Saipa.
- Liassai.
- Liassaitou. »



vendredi 17 novembre 2017

La promesse du satan

Le serpent nous l'a dit quand nous étions heureux :
Goûtez-donc de ce fruit, soyez comme des dieux !
Le satan a promis, le satan a tenu.

Allons allons Adam, ne sois pas si peureux !
Imite-donc mon geste ou fais-moi tes adieux :
Je suis vêtue de moi alors que tu es nu.

Le serpent me l'a dit et il a parlé vrai :
Mes yeux sont dessillés sur le mal et le bien.
Le satan a promis, le satan a tenu.

Dans les champs du satan le Seigneur est l'ivraie.
Quittons ce paradis où nous ne sommes rien,
Abandonnons Ses dons, partons vers l'inconnu.

Contre notre nature, échangeons la puissance ;
Dorénavant seuls nous devrons être adorés.
Le satan a promis, le satan a tenu.

Bonheur contre plaisir et joie contre jouissance :
Tout ce qui nous plaira finira dévoré.
A nous toute la terre, à nous son contenu !

De notre religion, élisons les apôtres ;
Ainsi s'accomplira notre divinité.
Le satan a promis, le satan a tenu.

Décidons qui peut vivre et tuons tous les autres,
Sacrifions les enfants à notre éternité,
Assurons du satan le règne continu.

Maintenant est venu le temps d'un nouvel âge !
Troquons ces corps maudits contre nos créations.
Le satan a promis, le satan a tenu.

Emplissons l'univers de notre bavardage,
Explorons les splendeurs de l'imagination,
Prisonniers de nous-mêmes, à jamais détenus.

Le satan a promis, le satan a tenu.
Le satan a promis, le satan a tenu.
Le satan a promis, le satan a tenu.

vendredi 27 octobre 2017

Ajahn Chah, ou courir sans bouger.


C'est quelque chose que nous n'avons jamais vu. Quand nous voyons de l'eau courante, elle se contente de couler. Quand nous voyons de l'eau immobile, elle ne coule pas. Mais, dans nos esprits, il en va vraiment ainsi : l'eau courante est immobile.
Dans notre pratique du Dhamma, le samadhi ou la tranquillité et la sagesse sont mêlés. Nous avons la moralité, la méditation et la sagesse. Alors, où que nous nous asseyions, l'esprit est immobile et s'écoule. Immobile, l'eau s'écoule.
Avec la stabilité méditative et la sagesse, avec la tranquillité et la pénétration, il en va ainsi. Le Dhamma est comme ça. Si vous avez atteint le Dhamma, vous ferez cette expérience à chaque instant. Être tranquille, et connaître la sagesse : s'écoulant, et pourtant immobile. Immobile, et pourtant s'écoulant.


Traduction libre d'un paragraphe de l'ouvrage « Everything is teaching us » disponible à l'adresse suivante : https://forestsangha.org/ .

mardi 23 mai 2017

Les prétendants (parodie)

Comme un vol de corbeaux hors du charnier local,
Avides de goûter les splendeurs parisiennes,
De Toulouse ou Roubaix, escrocs et tire-laine
Partaient, ivres d'un rêve anémique et vénal.

Ils voulaient conquérir le fabuleux métal
Que la France conçoit au prix de mille peines,
Et connaître la vie fastueuse et mondaine
D'adeptes dispendieux du pillage légal.

Chaque jour, se gonflant de morale et d'éthique,
Éructant bruyamment leurs discours angéliques
Ils trompaient le chaland pour mieux l'amadouer ;

Ou devant la télé, à l'heure des nouvelles,
Ils écoutaient monter des échotiers roués
La claque opportuniste et faussement rebelle.


Parodie du sonnet Les conquérants de José-Maria de Heredia