samedi 27 décembre 2025

Conte de Noël

 

Par un beau jour d’été, un homme se réveilla dans sa voiture, sur l’aire d’autoroute qui borde le petit village de Sénéchal. Je mentionne l’endroit car il est célèbre pour sa population de dealers, ses partouzes endiablées et ses règlements de comptes sanglants.

Cet homme était un possédé. À vrai dire, il était LE possédé, car il avait hérité de Légion, illustre grâce aux Évangiles. Je n’essaierai pas de vous raconter sa vie mais sachez qu’à côté de lui, un député est une oie blanche et un sénateur une nonne.

Puisqu’il lui faut un nom, appelons-le Caserne, lui qui logeait Légion.

Or, il se trouva que Caserne était bien au-delà de l’épuisement. Son histoire était des plus communes. Comme tous les êtres humains, il avait eu un démon qu’il avait convié en lui durant son adolescence. Sous son influence, il se livrait à quelques banales turpitudes qui devenaient des sources de profit, ce qui faisait de lui un bon citoyen et un membre respecté de la communauté.

Et puis, un jour, il décida de visiter une église. Par un hasard heureux ou malencontreux, selon votre façon de voir ces choses, il s’assit juste derrière une vieille dame qui disait son chapelet.

Que faisait-il là ? Lui-même ne le savait pas. Il avait vu de la lumière et il était entré. Il avait vu un banc et il s’était assis. Il avait vu la croix, l’homme qu’elle immobilisait et il lui avait trouvé comme un air de famille. Oh, il ne se prenait pas pour son frère ou son fils, mais il y avait quelque chose dans sa situation qui éveillait… sa compassion, en fait, au sens le plus littéral du mot. Il se sentait cloué à deux planches de bois. Tout cela était bien étrange.

Il venait de se relever lorsque la vieille dame laissa tomber son chapelet. Un reste de son éducation, ou bien la gêne qu’il éprouvait dans ce lieu, allez savoir, lui fit mettre un genou à terre, saisir l’objet et le tendre à la vieille dame dans ses deux mains pliées pour former une coupe. La vieille dame prit le chapelet, embrassa le pied de la croix qui en faisait partie et se signa.

- Merci, chuchota-t-elle.

Quand il sortit de l’église, il sentit un vide en lui. Il n’avait pas envie de regarder la télé. Il n’avait pas envie de prendre son smartphone. Il n’avait pas envie d’aller dans un bar ou de voir ses relations. Il avait envie d’être seul, silencieux et d’attendre. D’attendre quoi ? Et bien, d’attendre d’avoir le courage de prendre une paire de tenailles pour arracher les clous qu’il avait plantés dans son cœur. Il ne savait pas lui-même ce qu’il entendait par là, mais c’était l’idée qu’il s’en faisait.

Seulement, il ne fit rien et sa vie le rattrapa, et avec elle son vieux démon. Il était un peu grincheux quand il rentra au bercail mais il se pâma de plaisir en visitant les lieux. Le studio vétuste qu’il avait dû abandonner était devenu une jolie petite ferme entourée de halliers, spacieuse, aérée et bien chauffée par un âtre charmant. Aussitôt, il siffla de toutes ses forces, car il y avait bien longtemps qu’aucun démon n’avait pu jouir d’un tel intérieur.

- Hé, les poteaux ! Viendez !

Six démons accoururent, puis chacun en appela six autres, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’ils fussent un légion, voire davantage. Caserne était né.

Et ce matin là, il se tenait seul sur cette aire de repos, tous ses démons endormis à force d’excès. Comme je l’ai déjà dit, il était épuisé, mais son soulagement d’être un peu seul avec lui-même fut tel qu’au lieu d’imiter ses démons et de dormir, il décida de se promener un peu.

Il marcha au milieu des camions et des voitures vides de leurs propriétaires, des débauchés des deux sexes, voire davantage, qui étaient venus profiter des agréments de ce lieu. Un peu surpris, il les chercha et finit par tomber sur un rassemblement qui le laissa interloqué. Les débauchés s’étaient réunis, avaient tiré au sort l’un d’entre d’eux pour le battre et le crucifier et se trouvaient tous à genoux, tentant de prier.

Caserne les rejoignit et, animé par la curiosité, il alla vers celui qui menait la prière.

- Qu’est-ce que vous faites ?

- Ah, Caserne, joignez-vous à nous, mon cher ! Vous allez nous porter chance.

- Chance ? Comment cela ?

- Et bien, nous vous avons vu, cher ami. Vos exploits dans tous les domaines du vice nous ont laissés pantois et quelque peu jaloux, je dois l’admettre. Alors, nous avons décidé de vous imiter en chassant nos démons pour qu’ils en fassent venir d’autres. D’où la prière.

- Ah.

Durant un long moment, Caserne ne trouva rien d’autre à dire. Et puis, tout au fond de lui, dans le plus lointain abîme de la plus souterraine des caves de son être, une voix enfantine s’écria :

- Seigneur !

Alors il revint vers l’homme et lui dit :

- Pourquoi vous donnez-vous tout ce mal ? Prenez mes démons. Ils dorment tous à cette heure-ci, et chacun de vous en aura plusieurs centaines.

- Vous feriez ça ? Mais vous, Caserne, que deviendrez-vous ?

- Je l’ignore.

- Vite ! Saisissez-vous de lui avant qu’il ne change d’avis !

Le défilé commença et chaque débauché eut son content de démons. Quant à Caserne, à chaque fois que l’un d’eux posait un baiser sur sa bouche pour s’emparer de quelques-uns de ses hôtes, il murmurait :

- Soyez béni, Seigneur, de m’avoir guidé vers ce troupeau de porcs.

 

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lundi 22 décembre 2025

Prière habitant le coeur de Josias

 

(53, Avenue du Ciel) 

Je vois, Seigneur,

Tout ce que nous faisons

Et je pleure.


J’entends, Seigneur,

Tout ce que nous disons

Et je pleure.


Nulle place en nous

Pour la bonté,

Où Tu demeures ;


Pas d’endroit en nous

Pour la pitié,

Où Tu demeures.


Prosternés au pied

De dieux étrangers,

Nous Te vomissons ;


Couvrant de baisers

Leurs vieux culs souillés,

Nous Te conspuons.


Jusques à quand,

Seigneur,

Notre inconstance ?


Jusques à quand,

Seigneur,

Ta patience ?


Mes yeux se noient

Devant cela :

Pitié, Seigneur !


Mon cœur se broie

Dans tout cela :

Pitié, Seigneur !


Ô, Roi de gloire,

Mon doux Seigneur,

Pitié pour moi !


Toi mon espoir,

Ma vraie demeure,

Viens et tue-moi.

 

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dimanche 23 novembre 2025

Prière pour la fin du temps

1, Avenue du Ciel 


Puisses-tu ô mon Dieu être là ce jour-là, où je serai bien seul et où j’aurai bien froid.

Puisses-tu, ô mon Dieu, venir à mon chevet et y tenir ma main, posant tes yeux aimants sur ton enfant malade.

Puisses-tu, ô mon Dieu, me murmurer tout bas ces mots de réconfort que l’on dit aux petits, aux enfants que la mort veut voler à la vie.

Puisses-tu, ô mon Dieu, déposer sur mon front le doux baiser donné aux amours qui s’en vont.

Puisses-tu, ô mon Dieu, caresser mes deux yeux pour clore mes paupières, caresser mes cheveux ou bien leur souvenir et dire dans un souffle :

« Bienvenue. Bienvenue. Entre dans ma maison. Entre dans ta maison. »


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jeudi 13 novembre 2025

La nuit prodigue

 

62, Avenue du Ciel


Tu t’en vas dans la nuit, et ton chemin s’éclaire…

Voilà qui est étrange ! On dirait qu’une étoile

Posée sur ta poitrine enlève un peu du voile

Qui te cache la vie dans laquelle tu erres ;


Ou bien sont-ce tes yeux, ces deux lampes du corps ?

Tout décontenancé, tu ralentis ton pas

Et tu fais demi-tour pour rechercher l’éclat

Du grand soleil absent de ce monde qui dort.


Ah ! Sans doute ce rayon qui disparaît au loin

A-t-il illuminé un instant ton chemin ?

Et tout rasséréné, tu refais demi-tour

Pour voir la nuit s’ouvrir à la levée du jour…


Un tendre crépuscule ou une aube naissante

Baigne de sa clarté la nature alentour

Jaillissant comme un flot du cœur de ton amour

Pour venir caresser la nuit resplendissante.


À nouveau ta raison essaie de protester

Mais tu te réfugies dans les bras de ton Dieu

Et rends grâce en riant comme un enfant joyeux :

Demain il sera temps de rationaliser.


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mardi 11 novembre 2025

L'avènement du satan - Airs

 

Cette parution est destinée à réparer un oubli. Lorsque j’ai publié « L’avènement du satan », j’ai parlé de deux airs et indiqué leur mode d’emploi, omettant toutefois de les proposer au lecteur. C’est ce que je vais faire ici.

Ce ne sont pas des musiques, même à mes propres yeux, mais une façon de déclamer des vers. Il me suffit d’écouter la version de « L’invitation au voyage » de Duparc pour mesurer la distance qui me sépare d’un compositeur. Toutefois, il reste que, selon moi, la poésie régulière est souvent plus proche de la musique, et surtout du chant, que des lettres. Ceux qui essaient d’en composer savent combien de temps ils passent à chercher le bon tempo, le bon rythme et une mélodie des mots convenant à illustrer leur pensée, à suggérer les émotions qu’ils veulent mettre en valeur. J’espère que les musiciens ne m’en voudront pas trop de comparer l’art que j’essaie de pratiquer au leur, mais tel est le fond de ma pensée.


Que l’on ne s’y trompe pas : les airs et le rythme, aussi mauvais soient-ils, sont la clef de voûte du poème, qui existe par eux, et non l’inverse. Le résultat est-il bon ou mauvais ? Cela, ce n’est pas à moi d’en juger. Mon rôle se limite à les faire apparaître de la façon qui me semble la plus adéquate.

Je publie la partition, sans doute bourrée d’erreurs qui ne doivent rien au logiciel « MuseScore », l’adresse du texte situé sur ce blog ainsi qu’une vidéo (à la façon de celle que j’ai faite pour « Berceuse mortelle ») qui permettra à ceux qui, comme moi, ont du mal à lire une partition, de se faire une idée des deux airs.


Texte du poème :

L'avènementdu satan

« Le serpent nous l'a dit quand nous étions heureux... »


                    Lien vers la vidéo :

https://youtu.be/TLNqooARDlA


                    Airs :



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mardi 28 octobre 2025

Mélopée du larron

 

Jésus,

Souviens-toi de moi

Lorsque tu viendras

Avec ton royaume.



Note : Ceci est le texte de la demande que le bon larron fait au Christ tel qu’on le trouve dans l’Évangile selon Saint Luc (23 39-43) de la Bible de Jérusalem (CERF, 2011). Ayant eu l’occasion d’entendre la prière du cœur des Chrétiens Orthodoxes, j’ai cherché pour mon usage personnel un texte simple, rythmé, facile à répéter et chargé de sens. Par chance, j’ai remarqué que tel était le cas de ce qui précède, et cela sans la moindre altération ni invention. Comme je le fais toujours en marchant, surtout si personne ne peut m’entendre, je me suis mis à essayer de le chanter, ce qui aide grandement à la concentration et à l’inspiration.

Encore une fois, n’étant pas musicien, ne vous attendez à rien de grandiose, ce qui n’est d’ailleurs pas le but recherché. J’utilise un dizainier ; sur les neufs premiers grains, je chante la première version dans la portée, et la seconde sur le grain restant. Un « Gloire au Père », un « Notre Père » (imitant ainsi le rosaire), et me voici revenu au point de départ.

Notez toutefois que je ne le chante pas exactement ainsi ; toutefois, retranscrire exactement ce que je dis dépasse mes capacités en musique et dans la manipulation du logiciel « MuseScore ». C’est la longueur du dernier silence avant la préposition « avec » qui me pose problème : celui que j’émets, ou plutôt n’émets pas, mesure sans doute une double croche ou une croche, et non une noire. Quant aux accents, je les place en fonction de mon inspiration du moment mais ceux que j’ai indiqués dominent le plus souvent.

Enfin, souvenez-vous que je ne suis pas un membre du clergé et que rien de tout cela n’a été approuvé par l’Église. Je n’invite donc personne à m’imiter, mais comme le fait de savoir que d’autres que moi faisaient de telles choses m’aurait aidé, je publie ici quelques éléments d’une démarche qui intéressera peut-être quelqu’un, à commencer par mon seul lecteur connu, que je salue.




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samedi 25 octobre 2025

Mélopée du promeneur

 

Ma demeure est dans le palais du Seigneur,

Mon abri est sous le toit du Saint Esprit,

Mon logis en la maison de Jésus Christ.


Note : Ce texte s'appelle mélopée parce qu'il est fait pour être chanté (en marchant, dans mon cas). Bien que n'étant pas musicien, j'ai essayé de retranscrire ce qui m'est venu à l'aide du logiciel MuseScore, d'où l'image qui suit.


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mercredi 22 octobre 2025

Le vingt-et-unième courrier

 


Cher ami,

Le père Athanase, sa fille et leurs deux assistants (qui m’ont fait l’effet de membres de forces spéciales bien plus que de chercheurs en quelque discipline que ce soit) sont arrivés à bon port depuis six jours, et nous n’avons pas chômé.

J’imagine que c’est Nadine qui t’a suggéré de ne pas me dire qui était, au juste, la fille du père Athanase ? Je crois reconnaître le coup de patte de cette finaude dans cette... tromperie ? Mascarade ? Scène de Commedia dell’arte ? Tu pourras la féliciter pour ce petit chef-d’œuvre d’humour féminin. J’ai dû, je crois, mettre environ un quart de seconde pour passer du rôle de guide accueillant et bienveillant à celui de collégien timide et empressé – à mon âge ! Suis-je paranoïaque en m’imaginant que les deux femmes étaient complices dans le crime et que ta chère et tendre a eu droit à un long rapport téléphonique, ou que vous avez déjà bien ri de votre farce, gredins que vous êtes ?

Tu me revaudras cela, sacripant. Je ne sais pas comment, mais je ne connaîtrai pas le repos avant de m’être vengé. Te rends-tu compte que je suis affolé à l’idée de devoir choisir les vêtements que je vais mettre pour un simple dîner au restaurant ? Et dire que je me croyais assagi par l’âge et mortifié par l’expérience que tu connais… Avoir passé plus de quarante années sur cette terre et n’avoir toujours rien appris, quelle douche froide !

J’allais me mettre à parler de Svetlana mais je m’aperçois qu’il ne me reste que deux ramettes de papier. Ce sera donc pour une autre fois.

J’ai logé tes envoyés dans une très jolie maison située à deux pas de la mienne, mais malheureusement – ou fort heureusement – hors de ma vue. Pour quatre personnes, je me suis dit que ce serait pratique et ils ont eu l’air satisfait. Surtout, que personne ne s’inquiète du prix ! Il suffira de payer les factures d’énergie. C’est la résidence secondaire de gens que je connais très bien et ils se sentiraient insultés si on leur demandait de la louer.

Venons-en à présent aux différents objets de la présence du père Athanase. Comme tu l’as sans doute déjà appris, notre visite du bois où Satan est censé avoir un trône ne s’est pas très bien passée. Au delà de sa découverte du charnier d’embryons avortés provenant sans le moindre doute de cliniques locales puisque, si j’ai bien compris, ils n’ont jamais été congelés et sont à des stades de fraîcheur assez divers, il y a eu l’épisode de l’ange. Mais reprenons les faits dans l’ordre.

Nous avions garé les voitures dans le parking situé au début du parcours de santé, à environ deux kilomètres des premiers bâtons liés. J’aurais bien aimé trouver mieux mais, avec tous les travaux qu’il y a en ce moment, ce n’était guère possible. De fait, ce fut un coup de chance car le père nous mena tout droit à un pentacle bien plus proche dont j’ignorais l’existence (Pourquoi ce nom de pentacle ? Parce que pourquoi pas. Je n’ai pas mieux sous la main.) Nous creusâmes donc à l’endroit qu’il nous désigna pour découvrir des bocaux dont tu connais le contenu. Je pense que tu peux aisément imaginer l’humeur de notre petit groupe après cela. Comme convenu, dans le doute, nous n’avons prévenu personne. Les chances de tomber sur un complice des sorciers étaient bien trop élevées. Je crois moi aussi qu’il est impossible de réaliser un projet de cette ampleur sans quelques amis à la fois haut et bien placés.

Même si nous avons pris la peine de remettre les choses dans leur état premier, il est bien possible que les initiateurs de la chose s’aperçoivent de l’absence de ce que nous avons pris. Je n’ai pas assez de connaissances en magie pour savoir ce qu’il en est vraiment, mais Svetlana m’a dit que nous avions « laissé un trou dans la trame ». C’était inévitable, je crois. Souhaitons que nos « amis » mettent cela sur le compte de promeneurs curieux. Comme nous n’avons touché qu’à un seul endroit, cela paraît possible. Je me demande à présent si nous n’aurions pas mieux fait de dévaster les lieux et d’y abandonner quelques étuis de préservatifs et des canettes vides, mais il est un peu tard pour avoir des regrets.

Après cela, le père m’a indiqué la direction de ce que je nommerai « l’épicentre », encore une fois faute de mieux, ainsi qu’une idée de la distance à parcourir. Comme de coutume en forêt, il nous était impossible d’aller tout droit mais je connaissais assez bien les environs pour pouvoir arriver à bon port. Enfin, bon, on se comprend…

L’apparition a eu lieu à environ cinq cents mètres du but, je crois. Le père Athanase était visiblement très mal à l’aise et je pense être à présent capable de dire la prière « Seigneur, prends pitié » en Russe, tant je l’ai entendue. Crois le ou non, mais je me suis vu lui tendre une bouteille d’eau lorsque son murmure s’est arrêté.

Au fait, ne t’attends pas à une description circonstanciée de l’ange. Le fait d’être le seul membre du groupe à avoir vu autre chose qu’une grande lumière n’a pas augmenté mes capacités linguistiques. Certaines choses ne sont tout simplement pas faites pour être décrites. Pas avec un langage humain, en tout cas.

Bref, nous avions repris notre marche et nous arrivions à ce que j’appelle un carrefour d’Hécate, c’est à dire à trois directions. Approprié, non ? Là, j’ai vu émerger des ombres une silhouette. Pour la décrire, je me contenterai de reprendre les mots de Saint Matthieu :

« Il avait l’aspect de l’éclair, et sa robe était blanche comme neige. »

Je ne peux pas faire mieux, mais je peux te garantir que si l’auteur de l’Évangile n’a pas vu lui-même l’apparition, celui que la lui a racontée en a été un témoin direct. Il avait bien un visage et des mains, mais quel visage et quelles mains ! Restons-en à l’aspect de l’éclair. Quant à sa voix, qu’en dire ? Elle est plus belle que celle de Svetlana. Je l’aime moins mais elle est plus belle. Elle est belle comme un katana extrêmement aiguisé, si tu vois ce que je veux dire, pas comme un jour de bonheur à la campagne.

Il a juste dit :

« Jusque là, oui. Mais pas plus loin. »

J’imagine que c’était une réponse à une prière du père. Je la lui ai répétée mot pour mot et il a semblé comprendre de quoi il s’agissait. Après m’avoir expliqué que lui, comme les autres, avait juste vu la lumière changer et entendu une sorte de bourrasque, il m’a demandé de lui dire ce que je voyais. Quand j’eus terminé, il se signa, rendit grâce à Dieu – en Français, car cet homme est d’une exquise courtoisie – puis tourna les talons. Le retour fut très silencieux.

J’aurais bien d’autres choses à te raconter mais je n’en ai pas le temps car il me faut choisir mes vêtements. Avant de te moquer de moi, souviens-toi que c’est moi qui t’ai présenté ta femme et que tu m’as choisi pour confident de tes tourments, à l’époque.

Bien à toi, donc. Mes amitiés à Nadine. Tu peux lui dire que je ne lui en veux pas. Pas trop, en tout cas.


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mardi 21 octobre 2025

Sarregamer

 

Assis à mon bureau, j’entends tomber l’ondée

Qui coule goutte à goutte au secret de la nuit

En cherchant vainement un remède à l’ennui ;

C’est ainsi que débute une longue journée.

Ça me rappelle toi,

Sans trop savoir pourquoi.


Je bois quelques gorgées de mon café tiédi

En cherchant dans la nuit la forme du feuillage

Qui un jour de soleil m’offrirait son ombrage ;

Maintenant le café s’est vraiment refroidi.

Ça me rappelle toi,

Sans trop savoir pourquoi.


Je cherche un but en moi, un besoin de bouger

Mais mon esprit s’enfuit bien loin de toute tâche ;

Je crois que ça va être un moment de relâche.

Puisque l’abîme est là, autant m’y replonger.

Ça me rappelle toi,

Sans trop savoir pourquoi.


Une petite douche, un petit déjeuner,

Et me voilà rassis à regarder la flaque

Où se mire la nue ténébreuse et opaque

Qui commence à ronger le tertre désolé.

Ça me rappelle toi,

Sans trop savoir pourquoi.


Je cherche vainement quelque chose à écrire

Et j’aligne des mots qui ne me parlent pas

Tremblant dès que j’entends le moindre bruit de pas,

Attendant le silence auquel mon âme aspire.

Ça me rappelle toi,

Sans trop savoir pourquoi.


Je pose mon stylo. La journée s’est enfuie.

Je regarde au dehors comme s’en va le jour,

Parcourant du regard les arbres dans la cour ;

La flaque s’est noyée dans un étang de pluie.

Ça me rappelle toi,

Sans trop savoir pourquoi.


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samedi 18 octobre 2025

Tube 29 (28)

 

Hymne au Seigneur du beau temps


Rapportez au Seigneur, enfants de sa bonté,

Rapportez au Seigneur le vent et sa fragrance

Qui ont baigné vos corps depuis la prime enfance

Emplissant votre vie de la joie d’être né.


Entendez le Seigneur, le Dieu de gloire rit

De vous voir vous ébattre en sa magnificence

En jouissant de la vie dont Lui-même est l’essence :

Vous êtes ses enfants, de vous Il est épris.


Le souffle du Seigneur fait pousser les forêts,

Le souffle du Seigneur habite au cœur de l’être ;

C’est sa joie qui permet à la vache de paître

Et nourrit les lapins tout comme les furets.


La voix du Créateur habite dans les eaux

Et étanche la soif de chaque créature,

Baignant de sa bonté les fruits de la nature,

Coulant dans le secret du chêne et du roseau.


La demeure de Dieu résonne de son rire :

Tout y tremble devant sa fougue paternelle

Et la joie du Seigneur y demeure éternelle,

Prodiguant sa chaleur à tout ce qui respire.


Envoi :

Lorsque nous adorons Satan et les puissances,

Le Seigneur a pour nous le regard d’un parent

Qui attend le retour de son unique enfant :

La voix du Créateur est un chant d’espérance.


Note : Aussi étrange que cela puisse paraître, l’idée de ces vers, aussi maladroits soient-ils, m’est venue en lisant le Psaume 29, l’Hymne au Seigneur de l’orage (Bible de Jérusalem, CERF, 2011). L’envoi, quant à lui, est constitué de resquilleurs qui sont montés dans le train alors que j’avais le dos tourné.


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mardi 7 octobre 2025

Un jour au parc

 

Un papillon s’envole au soleil de ta gloire ;

Un rai de lumière me dit tout ton amour

Que me chante l’oiseau qui là-haut fait sa cour

Et que conte la fleur dans les plis de sa moire.


Un lombric s’enfouit au sein de ta grandeur

Et l’araignée égraine un chapelet de pluie

Quand la limace trace une courbe réjouie

Célébrant la venue des dons de son Seigneur.


Sur une herbe une tique attend quelque passant

Dans le vœu d’accomplir un pieux pèlerinage

Loin des lieux dangereux où va tomber l’orage

Changeant les flaques d’eau en un vaste océan.


Et moi, là, sur un banc, j’attends ton arrivée

Avec tout ton royaume annoncé par la Bible,

Les yeux écarquillés devant les trous du crible

Où jamais n’entrera mon âme dépravée.


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lundi 29 septembre 2025

Le vingtième courrier

 

Cher ami,

Tout d’abord, ne t’étonne pas de la façon dont ce courrier t’est parvenu.Ce n’est pas qu’il soit vital ou essentiel même si je crois qu’il contient des informations qui t’intéresseront. Mets plutôt ce moyen de transmission sur le compte de mon tempérament un peu joueur : cela fait longtemps que je souhaite tester cette méthode de communication.

Ensuite, je dois faire encore une fois appel à tes services pour remercier Svetlana de ma part. Comme elle me l’a dit, le premier organe qui reconnaît l’infestation démoniaque est bel et bien le nez, et sa description de l’odeur inimitable de ce phénomène s’est révélée des plus exactes. Je ne sais pas d’où elle a tiré toutes les données qu’elle m’a communiquées mais elles sont extrêmement utiles pour moi. La sainte Russie aurait-elle créé des UFR de magie dans ses universités ?

Enfin, et avant d’en venir à la partie substantielle de ce courrier, merci pour les informations au sujet de la magie des bâtons, faute d’un autre nom. Ainsi, nous serions passés de la magie en 4D et plus à celle en 2D après l’invention de l’écriture ? Il faudra que j’y pense vraiment parce qu’il me semble que ce renseignement s’emboîte parfaitement avec certains autres dont je dispose, mais nous verrons cela en temps et en heure. Remarque, j’aurai dû m’en douter en visitant les pyramides ou les alignements de menhirs.

Et, avant d’oublier, mille mercis également à ta charmante épouse. Comment a-t-elle su que c’était précisément de cet ustensile que j’avais besoin ? Ceux qui prétendent que l’intuition féminine est un mythe devraient prendre la peine d’en rencontrer quelques unes, je crois…

Venons-en à présent à la moelle de cette lettre, que j’espère substantifique. J’ai lu le gros dossier que vous avez rédigé à propos des adorateurs des démons, parcouru quelques notes personnelles et, surtout, j’ai rassemblé mes écrits sur les rêves que m’a procurés mon peu aimable squatter, ainsi que sur les théories qui infestaient mon esprit tandis qu’il était là. En joignant tout cela aux témoignages d’anciens adeptes que j’ai connus, je crois être parvenu à tracer un portrait non pas des croyances satanistes mais de la propagande qu’ils infligent aux autres. En effet, je pars de l’hypothèse que leurs croyances et leurs thèses réelles ne sont pas du tout diffusées : les anges, déchus ou non, ne pensent pas mais savent et, à mon sens, gardent cela pour eux. Le salmigondis qu’Amaymon a fait ingurgiter à mon esprit n’est pas son savoir mais, comment dire ? La nourriture qu’il prépare pour ses chiens. Comme tu lis la Bible avec assiduité et que tes connaissances en magie et peut-être en mythologie sont bien plus vastes que les miennes, je vais t’épargner les citations et autre appareil critique. Voici donc, en gros, ce que je pense avoir saisi :

Notre planète a été créée par une grande déesse-mère nommée Ashéra dans son aspect diurne et Lilith dans son aspect nocturne. Elle a un parèdre, son chevalier-servant Cernunnos/Lucifer. Tous deux sont gentils, pacifiques et aimants. Ils ont créé l’espèce humaine mais celle-ci n’est pas tout à fait la nôtre, comme nous allons le voir.

Sous leur règne, la Terre a connu un âge d’or qui a pris fin avec l’arrivée d’un dieu méchant, sournois, vantard, guerrier, cruel, etc. etc. etc., identifiable au Dieu de la Bible, selon ces croyances, du moins. Il a apporté avec lui une nuée d’âmes du même acabit et les a imposées aux gentils êtres humains, forçant leurs esprits pour les placer sous la domination de ses sbires, sbires qui ne sont nul autres que nous, bien sûr, monstres patriarcaux et cruels qui refusons d’obéir à la déesse-mère. Note aussi que l’envahisseur a apporté l’écriture aux hommes afin de leur infliger ses lois et sa propagande : son arrivée marque les débuts des temps historiques et, selon les tenants de cette thèse, des temps des conflits.

Seulement, quelques gentils êtres humains véritables échappent au joug du dieu cruel à chaque génération et adorent leurs authentiques créateurs. En détournant les technologies inventées par les méchants, ils ont pu se regrouper en organisations philanthropiques qui promeuvent le retour de l’âge d’or et la paix perpétuelle en proposant de liquider l’occupant par des moyens pacifiques tels que l’avortement, la stérilisation et l’euthanasie afin de supprimer les créatures souillées par le dieu cruel pour ne laisser vivre que les gentils enfants de la déesse-mère. Je te laisse le soin de deviner combien de survivants sont attendus.

Mais cessons là. Je sais que cette histoire a un goût de réchauffé ; je me suis même demandé combien de fois elle avait servi, avec toutes les variantes imaginables. D’ailleurs, la version que j’ai racontée ici n’a rien de canonique. Comme tu peux l’imaginer, les noms changent aussi souvent que les circonstances mais l’esprit reste le même. Ainsi, cette version manichéenne et victimaire est assez représentative du genre. Est-elle habile ? J’avoue l’ignorer, mais elle présente l’avantage de pouvoir regrouper une catégorie de gens minoritaire, ceux qui sont prêts à passer à l’action, tout en leur donnant bonne conscience. Je crois que les gens prêts à faire le mal en le sachant sont très peu nombreux, alors que le nombre de ceux qui y prendront plaisir si le prétexte est bon est bien plus grand. Nous n’avons pas besoin de chercher bien loin dans nos mémoires pour en trouver quelques exemples, n’est-ce pas ?

Pour finir ce portrait, je voudrais te raconter un rêve que je trouve exemplaire : il ne raconte rien de particulier, ne comporte nul message ésotérique – identifiable par le simple mortel, du moins, et paraît presque entièrement innocent, comme tu vas pouvoir en juger.

Je suis à l’entrée d’une grotte et je viens de rentrer d’une chasse fructueuse. Après une rapide toilette dans un torrent voisin, je broie des minéraux dans un mortier afin de préparer des couleurs dont ma femme a besoin pour ses peintures (elle est voyante et prêtresse de la déesse-mère). Je suis aidé par des adolescents que je forme à cette tâche. Demain, deux jeunes gens de leur âge devront mourir parce que la tribu ne peut pas les nourrir et deux autres seront stérilisés pour éviter un trop grand nombre d’enfants. Je suis convaincu que cette règle est juste et bonne, comme toutes celles promulguées par le conseil des mères.

Voilà. C’est tout. Maintenant vient ce que je ne peux pas vraiment exprimer. Je suis pleinement heureux, aimant et aimé. Je suis bien, à ma juste place en ce monde. Pour citer ce vieux lascar de Voltaire, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Peut-être te demandes-tu pourquoi je te raconte tout cela et quel rapport ceci a avec l’œuvre que tu poursuis. Et bien, aucun, peut-être, mais j’en doute. Quelque chose en moi me dit que nous allons bientôt avoir besoin de savoir tout cela, et bien plus. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, le camp d’en face n’est pas formé que de psychopathes hirsutes et débauchés. Il est constitué pour une large part de bons citoyens qui travaillent, paient leurs impôts et donnent la pièce à des organisations charitables. Le seul problème avec eux est qu’ils sont mauvais depuis la surface de leur peau jusqu’à la moelle de leurs os. Leurs pensées fleurent la pourriture et la mort parce que le château de leur âme n’a qu’un seul habitant : eux-mêmes.

Je te laisse sur ces mots que tu trouveras sans doute vindicatifs et amers, mais je n’ai hélas rien d’autre à dire pour le moment. J’imagine que mon prochain courrier sera bien différent puisque mes rêves ont retrouvé leur cours habituel.

Au fait, tant que j’y suis, pense à consulter ta boite spéciale. J’y ai posté la retranscription des signes que j’ai vus sur une page que j’ai lue la nuit dernière. Elle n’avait aucun sens à mes yeux, mais cela ne veut pas dire grand-chose, n’est-ce-pas ? Si elle en a un aux vôtres, ne manque pas de me le faire savoir.

Bien à toi.


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