Il
était une fois, dans un pays joyeux, un peuple très heureux car ses
maîtres étaient bons. Jour après jour, les esclaves œuvraient
dans les champs à faire pousser une plante nommée « liberté ».
Une fois récoltée, elle était emballée sous vide avant d'être
entreposée dans les hangars des maîtres, prête pour l'expédition.
Nul
n'était malheureux dans ce doux pays car tous y étaient égaux :
on ne comptait que des esclaves parmi la valetaille. Les plus
méritants d'entre eux se voyaient attribuer des rations
particulières et des signes distinctifs puis devenaient
contremaîtres, chargés de surveiller le travail des autres
esclaves.
S'il
existait un problème dans ce beau pays, c'était celui des chaînes.
Chacun se plaignait de ses poignets ou de ses chevilles blessés et
on ne comptait plus les chiffons distribués par les contremaîtres
médicaux aux esclaves presque estropiés par l'étendue et la
gravité de leurs plaies. Or, les chiffons coûtaient très cher aux
maîtres et les moins riches d'entre eux avaient déjà dû rogner
sur quelques menus plaisirs.
Un
peu ennuyés, les maîtres constituèrent une équipe d'esclaves
scientifiques pour résoudre ce problème et augmentèrent leurs
rations afin de les stimuler. Après bien des calculs et force
conciliabules, l'équipe rédigea toute une série de rapports
démontrant que c'étaient les angles des menottes qui blessaient les
esclaves, et qu'il fallait donc leur faire porter des bracelets
ronds.
Ce
fut au tour des esclaves techniciens d'entrer dans la danse. Ils
créèrent des moules pour les nouveaux anneaux, rendant ainsi des
centaines d'esclaves forgerons disponibles pour le travail des
champs. En effet, quel besoin aurait-on eu de tels spécialistes
suralimentés alors que n'importe quel imbécile pouvait travailler
dans les usines de fabrication d'anneaux, et cela pour presque rien ?
Satisfaits
de ce résultat, les propriétaires firent ériger par le plus
célèbre des esclaves artistes une statue des scientifiques
prosternés au pied de leurs maîtres afin de les honorer. Ils
retournèrent alors vaquer à leurs loisirs bien mérités après
tant de travail accompli.
Ce
fut ainsi, mes chers amis, que notre pays devint encore plus heureux
qu'il ne l'était auparavant. Bénissons nos maîtres, car ils sont
justes et bons.
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