Shimon
attendait en silence à droite du rideau d’entrée, espérant que
nul ne l’appellerait. Il avait reconnu l’étrange lueur qui
habitait les yeux des visiteurs, ce soir-là. Ils sentaient le sang
et cette odeur les excitait. Comme bien des gens de paix, ceux-ci ne
réprouvaient que la violence des autres, et cela surtout quand elle
était utilisée à leur encontre.
La
tension n’avait pas encore atteint son comble. Elle augmentait par
vagues, d’abord ténues, insidieuses puis de plus en plus palpables
au fur et à mesure que l’envie de meurtre s’affirmait chez les
participants, faisant lentement glisser leurs masques pour laisser
apparaître leurs visages.
Bien
des fois ce soir-là, Shimon avait eu l’occasion de maudire ses
capacités et son ambition. Si seulement il avait été moins
diligent, moins exact dans son travail, il aurait été en train de
patienter au coin d’un bon feu avec les autres valets. Il valait
mieux essuyer les crachats que d’attendre à cet endroit, tandis
que la violence et la mort rôdaient entre ces murs pour se glisser
dans la pièce où, inévitablement, quelqu’un allait lui dire
d’entrer.
Quand
le rideau s’entrebâilla et qu’il entendit la phrase qui scellait
son destin, Shimon était résigné à son sort mais prêt à jurer
qu’on ne l’y reprendrait plus. Il rejoignit son maître qui
prenait un peu de repos dans la salle redevenue calme. Le spectacle
joué ici approchait de son acmé et l’homme qu’il servait
voulait y apparaître sous son meilleur jour. Quand il fut un peu
reposé, il but quelques gorgées d’eau puis se leva, prêt à
reprendre son rôle. Lui seul avait conservé le masque dont il ne se
départait qu’à l’abri des regards de ses subordonnés.
« -
Laissons-là les témoins. Je souhaite interroger le prévenu
moi-même. »
Le
silence fut total. L’heure de la curée allait sonner.
Tout
alla très vite alors. Shimon avait entendu son maître maugréer
tandis qu’il lui massait les épaules et savait à peu près ce qui
allait arriver. Une question, une réponse, une envolée lyrique, et
ce fut tout. La salle se déchaîna et se déversa sur le prévenu.
Chaque maître hurlait en levant le poing, lâchant son valet favori
sur l’innocent afin de ne pas souiller ses mains.
En
sentant peser sur lui le regard de son propre maître, Shimon se
sentit envahi d’un désespoir incommensurable. Tandis qu’il se
tournait vers l’ancien prévenu devenu coupable, il entrevit le
sourire de son bourreau plein du bonheur d’avoir brisé sa
créature.
Il
donna des deux poings, comme les autres, imitant leurs jeux absurdes.
Chaque coup le détruisait davantage, mais que faire d’autre ?
Tandis
que des gardes armés se saisissaient du corps ensanglanté de la
victime, Shimon ne put s’empêcher de lui demander :
« -
Tu as bien reconnu quelqu’un, n’est-ce pas ? Pourquoi
n’as-tu rien dit ?
-
Je ne reconnais pas les morts. Ils sont tous les mêmes. »
Cette
réponse chemina longtemps en Shimon tandis que son ombre vaquait à
ses tâches habituelles. Il n’avait pas toujours conscience de sa
présence en lui mais elle commença à lui barrer certaines routes
pour lui en ouvrir d’autres. Elle agissait comme l’une de ces
lanternes que l’on place à l’entrée des auberges pour guider
les voyageurs perdus dans la nuit.
Au
tribunal de sa conscience, tous hurlaient « Coupable ! »
en le pointant du doigt, lui conseillant tantôt de se pendre, tantôt
de se perdre. La réponse du martyr pointait vers une autre voie.
Quand
la rumeur de la résurrection de l’homme parvint à son oreille, il
sourit amèrement. C’était tout lui. Ainsi, il aurait eu la chance
de rencontrer le Fils de Dieu et il l’aurait frappé pour sauver sa
place de valet favori d’un maître inique… Enfin, son mariage
allait peut-être lui changer les idées. Il finirait bien par
oublier cela. Après tout, chaque homme n’était-il pas condamné à
vivre avec le mal qu’il avait fait ?
Il
aurait fallu que Shimon fût sourd et aveugle pour ne pas percevoir
la violence qui montait dans son entourage et qui allait bientôt le
happer, lui aussi. Lapider les chrétiens, ainsi qu’ils se
nommaient, était devenu un passe-temps à la mode, et Shimon
éclatait d’un rire étrange lorsqu’on lui demandait de venir
participer à une mise à mort. Ses refus répétés allaient finir
par le rendre suspect, mais qu’y faire ? S’il en croyait
l’homme qu’il avait frappé, Shimon était déjà mort, alors
pourquoi s’inquiéter ?
Non,
la seule chose à faire était de suivre l’homme et de revenir à
la vie, mais comment ? Pas en tuant. De cela, Shimon était sûr.
Il avait bien essayé d’écouter ses disciples mais rien dans leurs
discours n’éveillait en lui la moindre lueur d’espoir. Pourtant,
s’il restait là, sans rien faire, il finirait écrasé par le
poids de ce qu’il avait fait. Plongerait-il dans le mal ou dans la
folie ? Cela, il l’ignorait.
Et
puis, un jour, il vit une meule tirée par un âne. La bête ne
peinait pas particulièrement parce que tout le système était
admirablement conçu et que son maître prenait soin d’elle, mais
les mouvements circulaires de la pierre avaient un effet
remarquable : séparé de la balle, le grain devenait farine.
Affinée, épurée, la semence brute se transformait en pain de vie.
Soudain,
un haro retentit, bientôt repris par des villageois disant craindre
Dieu et tous coururent sus au chrétien en ramassant des pierres. En
tant qu’étranger, Shimon fut à peine convié à se joindre aux
festivités et il resta seul en compagnie de l’âne.
Quand
les villageois revinrent, ils trouvèrent Shimon étendu près de la
meule, les deux mains broyées par la pierre, veillé seulement par
l’âne qui reniflait l’agonisant sans paraître le moins du monde
effrayé par l’odeur de son sang. Lorsqu’il décéda, son visage
arborait le sourire d’un enfant heureux. Dans la mort, son masque
avait glissé pour révéler la lumière qu’était devenue sa vie.
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