Discours et
anecdotes de la forêt des bambous plus hauts que les montagnes mais
moins vastes que le ciel :
La Tombe
Tandis que
j'allais, cheminant parmi les plantes entrecroisées qui envahissent
bien vite les sentiers, j'entendis au loin un homme ahaner. Ravi de
trouver enfin une compagnie humaine en ces contrées désertées par
notre Seigneur (ainsi me disais-je à moi-même, homme de peu de foi
que je suis) je dirigeais mes pas vers lui.
Je parvins
à une vaste clairière inondée d'un soleil dont je n'aurais jamais
pu rêver, même en la belle Italie. Là, je vis un moine de ce
fameux Bouddha que j'allais bientôt apprendre à connaître mieux.
Armé d'une pelle de bois grossière et usée, il tentait vainement
de creuser la terre dure et sèche en ce lieu, suant et ahanant sous
l'astre à son midi.
Il est
d'usage en nos contrées de penser que tous les orientaux sont de
petits hommes malingres et souffreteux mais je vous prie de croire
que mon vis-à-vis d'alors ne correspondait guère à cette
description. Le ciel m'en soit témoin, il aurait été à sa place
dans le port de Gênes, un ballot sur le dos et jurant aussi fort
qu'il le faisait à ce moment-là. Le rictus qu'il fit en me voyant
n'étant guère engageant, je m’approchais à pas menus de mon
sinistre collègue.
Selon
l'usage local, je me prosternais trois fois devant lui avant de lui
adresser la parole, ce que je fis en le saluant. A ma grande
surprise, il se prosterna à son tour en s’enquérant de ma santé.
Nous nous retrouvâmes ainsi à genoux, face à face et je ne pus
m'empêcher de couper court aux politesses d'usage pour lui poser la
question qui me taraudait : que faisait-il là, à creuser la terre
en plein midi?
« -
Ça ne se voit pas? Je cherche ma tombe.
- Pardon?
- Et oui,
je cherche ma tombe. Il faut bien que je trouve mon corps pour
pouvoir l'enterrer, non? »
Cher
lecteur, je dis sans honte que cette étrange déclaration me laissa
stupide. Je regardais le moine, les trous dans la terre, la clairière
et le soleil au dessus de nous avant de décider que je ne rêvais
pas. Enfin je contemplais le sol puis relevais les yeux vers lui.
« -
Mais enfin, vous êtes vivant! Comment pourriez-vous avoir une
tombe? »
Le visage
du moine, qui était devenu aussi amène que faire se pouvait, se
chargea d'un rictus rageur et vindicatif.
Il leva son
chapelet puis l'abaissa en un geste que j'appris vite à connaître.
Tandis que
ma peau éclatait et que mon sang giclait, je l'entendis crier :
"Idiot!"
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