dimanche 19 avril 2020

DAFB - 1 (deuxième version)

Discours et anecdotes de la forêt des bambous plus hauts que les montagnes mais moins vastes que le ciel :
La Tombe


Tandis que j'allais, cheminant parmi les plantes entrecroisées qui envahissent bien vite les sentiers, j'entendis au loin un homme ahaner. Ravi de trouver enfin une compagnie humaine en ces contrées désertées par notre Seigneur (ainsi me disais-je à moi-même, homme de peu de foi que je suis) je dirigeais mes pas vers lui.
Je parvins à une vaste clairière inondée d'un soleil dont je n'aurais jamais pu rêver, même en la belle Italie. Là, je vis un moine de ce fameux Bouddha que j'allais bientôt apprendre à connaître mieux. Armé d'une pelle de bois grossière et usée, il tentait vainement de creuser la terre dure et sèche en ce lieu, suant et ahanant sous l'astre à son midi.
Il est d'usage en nos contrées de penser que tous les orientaux sont de petits hommes malingres et souffreteux mais je vous prie de croire que mon vis-à-vis d'alors ne correspondait guère à cette description. Le ciel m'en soit témoin, il aurait été à sa place dans le port de Gênes, un ballot sur le dos et jurant aussi fort qu'il le faisait à ce moment-là. Le rictus qu'il fit en me voyant n'étant guère engageant, je m’approchais à pas menus de mon sinistre collègue.
Selon l'usage local, je me prosternais trois fois devant lui avant de lui adresser la parole, ce que je fis en le saluant. A ma grande surprise, il se prosterna à son tour en s’enquérant de ma santé. Nous nous retrouvâmes ainsi à genoux, face à face et je ne pus m'empêcher de couper court aux politesses d'usage pour lui poser la question qui me taraudait : que faisait-il là, à creuser la terre en plein midi?
« - Ça ne se voit pas? Je cherche ma tombe.
- Pardon?
- Et oui, je cherche ma tombe. Il faut bien que je trouve mon corps pour pouvoir l'enterrer, non? »
Cher lecteur, je dis sans honte que cette étrange déclaration me laissa stupide. Je regardais le moine, les trous dans la terre, la clairière et le soleil au dessus de nous avant de décider que je ne rêvais pas. Enfin je contemplais le sol puis relevais les yeux vers lui.
« - Mais enfin, vous êtes vivant! Comment pourriez-vous avoir une tombe? »
Le visage du moine, qui était devenu aussi amène que faire se pouvait, se chargea d'un rictus rageur et vindicatif.
Il leva son chapelet puis l'abaissa en un geste que j'appris vite à connaître.
Tandis que ma peau éclatait et que mon sang giclait, je l'entendis crier : "Idiot!"

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire